Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/719

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un seul de ces fonctionnaires, parce que c’était là la partie politique du gouvernement et qu’il fallait à de telles fonctions des hommes nouveaux… Dans toutes les fonctions politiques, tous les changemens possibles ont été opérés ; on ne s’est arrêté que devant les empêchemens qui résultaient de la spécialité… » M. Thiers parlait ainsi en homme d’un esprit politique supérieur, précisant tout à la fois l’étendue et la limite de ce que pouvait un gouvernement sensé pour sa propre sauvegarde comme pour la bonne administration du pays au lendemain d’une révolution.

Ce que les autres gouvernemens ont toujours fait par une sorte de logique de situation, par une obligation de défense, la république a certainement le droit de le faire. Elle a le droit d’avoir son personnel, de choisir entre ses amis et ses ennemis ; mais il est bien clair aussi que tout est affaire de mesure, qu’il y a, en dehors de ce qui est plus directement politique, des services dignes de respect, des considérations de « spécialité » dont il faut tenir compte. Il est bien évident que cette république nouvelle qui vient de naître, qui a l’ambition de vivre, est plus que tous les autres régimes soumise à des conditions de ménagement et d’impartialité, précisément à cause des circonstances dans lesquelles elle a été acceptée. Elle a été créée pour être le gouvernement de tout le monde, c’est son honneur et sa force, et si elle n’est point cela, elle n’est plus rien. Son premier, son plus manifeste intérêt, est de se défendre de tout esprit d’exclusion et de suspicion, de rester « ouverte » comme le disait récemment M. le garde des sceaux, de ne pas être seulement un parti, d’éviter de tomber dans cette méprise, dont M. Thiers s’amusait déjà en 1831, qui consiste à croire a qu’un homme bien pensant peut remplir toutes les fonctions. » L’homme bien pensant aujourd’hui, à en croire certains hommes, serait le républicain : ce serait là le titre souverain et universel. S’agit-il d’une place de conseiller d’état, de magistrat rural, de garde champêtre ou de contrôleur des finances, de simple débitant de tabac, il faudrait avant tout attester un républicanisme sérieux et s’être fait particulièrement agréer par son député. Ceci est l’essentiel, et comme les bonnes idées descendent rapidement de degré en degré, comme aussi la puérilité se mêle souvent aux choses graves, il peut y avoir tel juge de paix nouvellement investi qui, arrivant dans un canton tout pénétré de son mandat, ne visitera que les républicains. Il n’est point, à ce qu’il paraît, le magistrat de tout le monde, il n’est que le juge des républicains ; les autres n’existent pas pour lui, il craindrait de se compromettre rien que par une visite. On ne voit pas qu’avec cette manie de rechercher une orthodoxie nouvelle on fomente partout la délation contre les fonctionnaires les plus inoffensifs, on crée dans chaque localité une sorte de petite oligarchie jalouse, et en fin de compte on suscite plus de ressentimens et d’inimitiés que de concours utiles ; on compromet la république plus