Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/740

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de gens avoir le caractère d’une trahison. Il en eut le sentiment et cessa de paraître dans certains salons dont la porte ne lui aurait peut-être pas été obstinément fermée, mais où il aurait été sans aucun doute plus froidement reçu. Disons à son honneur que, par un scrupule alors assez rare, Mérimée se refusa absolument, et bien qu’il en fût pressé, à cumuler la dotation de sénateur avec le traitement d’inspecteur des monumens historiques, et qu’il donna sa démission de ces dernières fonctions. Mérimée fut toujours très délicat et désintéressé dans les questions d’argent, et il laissait à un ami fidèle le soin de gérer sa modeste fortune personnelle. Un jour que l’empereur, tout en lui demandant de rassembler quelques matériaux pour la Vie de César ? lui faisait entendre qu’il serait indemnisé de sa peine : « Sire, répondit Mérimée, j’ai les livres nécessaires, et je calcule qu’avec trois mains de papier, vingt-cinq plumes d’oie et une bouteille d’encre de la petite vertu, je pourvoirai aux autres frais. Je prie votre majesté de me permettre de lui faire ce cadeau. » Les lettres de Mérimée qui ont été publiées sous ce titre : Lettres à une autre inconnue, et qui n’ont pas le piquant des premières, ont cependant l’intérêt de nous le montrer dans ce rôle assez nouveau pour lui de courtisan. Dans ce métier, tout ne lui semble pas rose. Les longs dîners, les soirées où « la culotte courte est de rigueur » le fatiguent parfois. Tantôt il faut partir pour Compiègne, tantôt il faut rester à Biarritz à une époque où le soin de sa santé exigerait un départ pour le Midi. Une autre fois certaine princesse étrangère lui fait demander par son domestique une nouvelle récemment composée par lui, comme on ferait demander à un maître de maison la recette d’un plat, et, après s’être un peu rebiffé, il faut bien finir par la lui porter. Mais, malgré ces petits ennuis, il ne paraît pas que Mérimée ait jamais regretté la détermination qui avait ainsi changé sa vie. Il jouissait de ses succès personnels dans un monde où il brillait, sans trop d’efforts, par son esprit, et il n’était pas insensible au plaisir d’exercer une sorte de royauté intellectuelle dans une cour où les hommes de sa valeur littéraire n’étaient, au début, pas nombreux. D’ailleurs il était amplement dédommagé de ces petits déboires, inséparables de la vie des cours, par l’honneur d’une affection qui se faisait d’autant plus gracieuse et attentive dans ses soins que la santé de Mérimée s’altérait davantage avec les années, et qui est demeurée telle pour lui jusqu’à la fin. Aussi, bien que Mérimée eût le tort, sous le toit même de l’empereur, de parler souvent de lui d’une façon assez irrévérencieuse, du moins n’a-t-il jamais méconnu, ni dans ses propos, ni dans ses lettres, le respect et la reconnaissance qu’il devait à l’impératrice.

La seule chose que Mérimée put peut-être regretter, c’étaient