Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/749

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d’appartenir à mon sexe ne sont heureux que lorsqu’ils sont sous un gouvernement despotique, et mon malheur à moi, qui vous parle, c’est de n’avoir personne qui me commande. Il n’y a que mon chat qui, lorsqu’il veut jouer, monte sur ma table, joue avec le bout de ma plume et barbouille tout mon papier. Voilà comme on se fait aimer. Je ne me souviens plus du tout de ce qu’a coûté la copie dont vous me parlez. Il m’est seulement resté le souvenir que c’était très peu de chose. Si lady est d’un caractère si altier qu’elle ne puisse supporter l’idée d’être ma débitrice, dites-lui de m’envoyer des plumes comme celles que M. Senior m’a données, et je lui délivrerai quittance.

« Il est bien facile de dire : écrivez quelque chose qui m’amuse, D’une part, il ne m’est pas prouvé que je n’aie pas trop écrit déjà. D’un autre côté, lorsque j’écrivais, j’avais un but. Maintenant je n’en ai plus. Si j’écrivais, ce serait pour moi, et je m’ennuierais encore plus que je ne fais. Il y avait une fois un fou qui croyait avoir la reine de la Chine (vous n’ignorez pas que c’est la plus belle princesse du monde) enfermée dans une bouteille. Il était très heureux de la posséder et il se donnait beaucoup de mouvement pour que cette bouteille et son contenu n’eussent pas à se plaindre de lui. Un jour il cassa la bouteille, et, comme on ne trouve pas deux fois une princesse de la Chine, de fou qu’il était il devint bête.

« Je suis charmé que vous me croyez a good natured man. Je crois que c’est vrai. Je n’ai jamais été méchant, mais en vieillissant j’ai tâché d’éviter de faire du mal, et c’est plus difficile qu’on ne croit. On blesse les gens ordinairement en croyant les gratter délicatement, quelquefois en croyant leur faire une caresse. Si j’avais à recommencer ma vie avec l’expérience que j’ai acquise, je m’appliquerais à être hypocrite et à flatter tout le monde. Maintenant le jeu ne vaut pas la chandelle. D’un autre côté, il y a quelque chose de triste à plaire aux gens sous un masque, et à penser qu’en se démasquant on deviendra odieux.

« Je ne connais pas Mrs ***, mais, d’après ce que vous me dites, elle doit être jalouse de vous. Une femme jalouse d’une autre femme a toujours mille attentions pour elle, tout en médisant d’elle. J’ai entendu dire que vous étiez grande musicienne, mais j’ai peine à le croire, parce que vous me semblez avoir trop d’esprit et être trop paresseuse. Il faut être un peu bête pour ne faire qu’une chose, et dans les arts on n’excelle qu’en s’y consacrant d’une manière absolue. Ensuite il faut travailler du matin au soir, ne jamais s’exposer au vent et ne pas manger de glaces en été. Où diable avez-vous pris ce remède d’eau-de-vie pour guérir les maux de nerfs ? Je crois que l’eau pure est ce qu’il y a de mieux.

« Il m’a paru que j’avais fort baissé dans l’estime de lady *** à son