Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/761

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« British Muséum, 10 juin 1862.

« Madame,

« J’ai raison, et vous avez tort. Vous jugez des choses par les yeux de Mme Mohl, qui a beaucoup d’esprit et beaucoup d’enthousiasme. Elle voit tout en beau et ne croit pas au mal, précieuse qualité que je lui envie. Il y aurait encore quelque chose à dire sur Mme R., mais cela ne peut se dire ; cependant c’est jusqu’à un certain point le mot de l’énigme. Je ne lui reproche pas de ne pas avoir eu de cœur, mais seulement d’avoir fait semblant d’en avoir ; je lui en veux pour avoir transformé un de mes amis ; elle n’a pas fait comme Circé à l’égard des compagnons d’Ulysse, mais elle s’est bornée à lui ôter le cœur et à en faire un animal à son usage, très gentil, mais artificiel. J’aimerais bien mieux qu’elle eût eu dix amans, car je ne considère pas la chasteté comme la vertu la plus importante. Elle ne vaut pas assez pour qu’on la mette au-dessus de tout. C’est un des beaux résultats de l’éducation moderne, et si cette opinion continue à fleurir, elle fera de drôles de femmes vers l’an 2000.

« J’aime beaucoup Mrs G…, mais je la trouve un peu trop masculine pour moi d’esprit et de figure. Je suis à peu près au bout de mes peines et je vais bientôt partir. Je suis horriblement fatigué de mon jury et de tous les dîners qui en ont été la conséquence. Votre été me rend tout malade et mélancolique, je soupire après le soleil.

« Je n’ai pas la moindre idée de la position géographique d’Elmgrove. Je m’imagine que c’est quelque éden à quatre ou cinq lieues de la fumée de Londres, mais je ne vous pardonnerai pas, de ce côté-ci de l’Achéron, d’avoir cru que je ne serais pas allé vous voir. J’espère cependant vous faire mes adieux et prendre vos ordres vendredi soir. Je vous prierai de faire une petite prière pour que j’aie la mer favorable. Je suis sûr qu’avec les opinions morales et orthodoxes que vous avez sur les choses et les personnes, vous devez avoir une grande autorité. Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

« P. MERIMEE. »

Puis un nouvel intervalle de quelques années s’écoule et la correspondance se termine par une dernière et mélancolique lettre que Mérimée vieilli, malade, adresse à l’aimable personne qu’il ne devait plus revoir.

« Paris, mars 1867.

« Chère madame,

« Je reçois votre aimable lettre avec un bien vif plaisir, et je vous remercie de votre bon souvenir. Il y a bien longtemps en effet que