Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/762

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je n’ai eu l’honneur de vous voir ! Je suis allé passer quelques jours à Londres l’année dernière, et j’ai demandé de vos nouvelles sans pouvoir apprendre votre adresse. On m’a dit que Mlle Minnie était mariée. J’ai vu son ancienne maison toute bouleversée ; enfin il y a eu de grands changemens depuis que nous ne nous sommes vus !

« Un des plus désagréables pour moi est que je suis devenu à peu près un invalide. J’ai un asthme nerveux qui vient par accès, s’en va quand il lui plaît et revient sans que la médecine m’apporte aucun soulagement. Je passe tous mes hivers à Cannes, dans une solitude presque complète, mais dans un admirable pays, avec le plus beau climat qu’on puisse imaginer. Cela n’a pas empêché que je n’aie beaucoup souffert cette année, et trouvant à mon arrivée ici, il y a une huitaine de jours, un temps admirable, j’ai été repris de mes accès et par-dessus le marché de la grippe. On me défend absolument de sortir le soir, voilà pourquoi je ne vais pas chez Mme Mohl, que j’aime de tout mon cœur et qui demeure à deux pas de chez moi. Je n’ai plus de poumons ; mais c’est assez parler de moi.

« Adieu, chère madame, je suis bien surpris que vous ayez un fils au collège. Il me semble qu’hier encore il avait une robe et un tablier. Veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

« P. MERIMEE. »

Je ne sais si je m’exagère l’intérêt de ces lettres, mais, en les lisant avec attention, il me semble qu’on y découvre le vrai Mérimée. En tenant dans mes mains ces originaux à l’écriture nette, fine et serrée, je croyais voir reparaître et entendre encore ce causeur incomparable, excellant à relever, par l’art exquis avec lequel il la contait, l’histoire la plus insignifiante, affichant volontiers sur certains sujets un scepticisme moitié affecté, moitié réel, auquel il n’aurait pas voulu cependant qu’on crût trop complètement, un peu railleur sur le compte des personnes, mais sans trait empoisonné, tournant volontiers au mauvais goût, mais ne s’y livrant jamais complètement, à moins qu’on ne l’y invitât ; au demeurant homme de bonne compagnie et méritant mieux que beaucoup ne l’ont cru de son vivant la qualification de good natured man que lui décernait Mrs Senior. Mais il me semble aussi qu’il laisse apercevoir dans ces lettres un côté de sa nature qui à pu échapper à des yeux même clair-voyans : une certaine disposition à la mélancolie, au regret, au retour un peu amer sur lui-même et sa propre vie. Ce qu’il appelle ses humeurs noires, ses accès de spleen, ses blue devils, ce n’est pas seulement cette tristesse du milieu de la vie, ce sentiment de l’idéal incomplet, ce regret des espérances déçues qui au seuil de