Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/781

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conventions sociales a toujours besoin, et un commentaire vivant de cette parole amère de la pauvre Arsène : « Quand on est riche, il est aisé d’être honnête ; moi, j’aurais été honnête, si j’en avais eu le moyen. » Je renvoie en tout cas ceux qui refusent absolument à Mérimée le don de l’émotion littéraire à une nouvelle lecture d’Arsène Guillot, ou plutôt je ferai les lecteurs de la Revue juges du différend, en remettant sous leurs yeux cette page où il raconte la mort d’Arsène : « Le prêtre qui depuis le matin était auprès d’Arsène, observant avec quelle rapidité les forces de la malade s’épuisaient, voulut mettre à profit pour son salut le peu de momens qui lui restaient encore. Il écarta Max et Mme de Piennes, et, courbé sur ce lit de douleur, il adressa à la pauvre fille les graves et consolantes paroles que la religion réserve pour de pareils momens… Puis il cessa de parler, incertain s’il n’avait plus qu’un cadavre devant lui. Mme de Piennes se leva doucement, et chacun demeura immobile, regardant avec anxiété le visage livide d’Arsène. Ses yeux étaient fermés. Chacun retenait sa respiration comme pour ne pas troubler le terrible sommeil qui avait peut-être commencé pour elle, et l’on entendait distinctement dans la chambre le faible tintement d’une montre placée sur la table de nuit. — Elle est passée, la pauvre demoiselle ! dit enfin la garde après avoir approché sa tabatière des lèvres d’Arsène ; vous le voyez, le verre n’est pas terni. Elle est mortel — Pauvre enfant ! s’écria Max sortant de la stupeur où il semblait plongé. Quel bonheur a-t-elle eu dans ce monde ? Tout à coup et comme ranimée à sa voix, Arsène ouvrit les yeux. — J’ai aimé, murmura-t-elle d’une voix sourde. — Elle remuait les doigts et semblait vouloir tendre les mains. Max et Mme de Piennes s’étaient approchés et prirent chacun une de ses mains. — J’ai aimé, répéta-t-elle avec un triste sourire. Ce furent ses dernières paroles. Max et Mme de Piennes tinrent longtemps ses mains glacées sans oser lever les yeux… »

Dites maintenant s’il n’y a là ni émotion, ni sensibilité, ni respect, et si celui qui a su rendre ainsi ces sentimens était incapable de les ressentir.


OTHENIN D’HAUSSONVILLE.