Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/784

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entièrement et uniquement responsable de la situation financière de son pays. La même commission avait constaté non-seulement que le trésor public et le trésor particulier du khédive n’en faisaient qu’un, mais qu’en de nombreuses circonstances les biens des mosquées, les biens wafks, et les biens des orphelins gérés par une administration spéciale, le Bet-el-Mal, s’étaient également fondus dans cet unique trésor. Quant à la corvée, la commission l’avait trouvée plus florissante que jamais sur les terres du khédive, sur celles des membres de sa famille, sur celles des principaux pachas, enfin même sur celles de certains eunuques, personnages dont la richesse territoriale est considérable en Égypte. Ses découvertes ne s’étaient pas arrêtées là. En arrivant au trône, Ismaïl-Pacha possédait A peine cinquante ou soixante mille acres de terre ; il en avait acquis, on ne savait trop comment, un million d’acres durant son règne. C’est à titre de grand propriétaire que les tribunaux mixtes, établis sans doute « pour la bonne exécution de la justice, » avaient rendu contre lui une multitude de sentences. La commission d’enquête avait été obligée de reconnaître qu’aucune de ces sentences n’était exécutée, en dépit des affirmations solennelles du ministre des affaires étrangères, Cheriff-Pacha, lequel déclarait le 22 mars 1877 « que le gouvernement, n’ayant rien tant à cœur que de respecter les décisions de ses tribunaux, avait adopté des mesures pour assurer le paiement intégral des sommes dues en vertu de jugemens dont l’exécution était aujourd’hui commencée. » Mesures bien impuissantes assurément, puisque d’un si grand nombre de sentences dont l’exécution était commencée le 22 mars 1877, aucune, absolument aucune, n’était réellement exécutée dix-huit mois plus tard, au moment où la commission d’enquête terminait ses travaux, puisqu’aucune ne l’est encore à l’heure où nous sommes.

On voit donc combien Ismaïl-Pacha avait raison de dire que la création du ministère Nubar marquait une ère nouvelle, et que jusque-là l’Égypte était demeurée en Afrique. Mais il restait à savoir s’il était bien vrai qu’à partir de ce jour il n’y avait plus de Méditerranée ou si l’on allait tout simplement assister à un acte nouveau de la comédie politique jouée depuis dix-huit ans sur les bords du Nil. Le khédive était-il sincère ? s*était-il réellement résigné au rôle, bien nouveau pour lui, de souverain constitutionnel ? avait-il pris son parti d’une situation qui paraissait si contraire à ses instincts, à son caractère, à ses habitudes invétérées ? La commission d’enquête avait obtenu de lui un sacrifice dont il avait à coup sûr vivement souffert. Tous les souverains qui se sont succédé en Égypte, depuis les premiers Pharaons, ont eu le goût de la propriété ; mais Ismaïl-Pacha, pour son compte, en a eu la passion. La première mesure financière prise par lui au début de son règne avait pour