Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/802

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c’est la question de la propriété rurale. La terre, aussi bien que le commerce, passe depuis quelques années entre les mains des Européens. Grâce aux exactions de toute sorte auxquelles on le soumet, le fellah ne peut plus rester propriétaire. Jadis, sous Saïd-Pacha, il payait sans peine ses impôts avec le revenu de ses biens : il lui restait encore de quoi vivre largement dans un pays où la vie matérielle est à si bon marché. Au commencement du règne d’Ismaïl-Pacha, son bonheur était plus grand encore. La crise du coton, provoquée par la guerre d’Amérique, avait plus que doublé ses revenus ; ce qu’il vend aujourd’hui 3 livres sterling, il le vendait alors 8, 10 et jusqu’à 12 livres. Aussi semait-il partout du coton ; l’on disait communément qu’il en faisait pousser jusque dans sa chambre à coucher, ce qui n’avait rien d’invraisemblable, car sa chambre à coucher, construite tout entière en boue, n’a d’autre plancher que la terre. Jamais le fellah n’avait connu une pareille prospérité. Mais les infortunes n’ont pas tardé à venir. La crise du coton terminée, les revenus du pays ont diminué dans une énorme proportion ; les dépenses du gouvernement et les exigences du fisc ont suivi une marche inverse. Peu à peu elles ont augmenté d’une manière effrayante, et le fellah a dû livrer au trésor tout ce qu’il possédait, toute la réserve qu’il avait enfouie sous terre ou dont il s’était servi pour acheter des objets précieux. Il ne lui restait plus que son champ ; il est en train de le livrer ! Chaque fois qu’on lui demande un impôt à bref délai et qu’il ne peut pas l’acquitter, il a recours à un étranger, lequel lui offre aussitôt l’argent dont il a besoin, mais à un taux prodigieusement usuraire et moyennant une hypothèque sur sa terre. Quand arrive le moment de payer cette dette, le fellah n’a pas plus d’argent que le jour où il l’a contractée. Le créancier s’adresse alors aux tribunaux, qui ordonnent la vente de la terre. Ignorant complètement les formes de la justice européenne, le fellah ne comprend rien à ce qui se passe. On affiche dans le village la vente aux enchères publiques ; personne n’a de ressourcés disponibles, aucun acquéreur ne se présente ; le créancier seul offre une somme très inférieure à la valeur réelle de la propriété, la plupart du temps une somme qui égale à peine la créance, et il l’emporte immédiatement, faute de concurrens. Un grand nombre de fellahs ont été dépouillés ainsi d’une façon plus que cruelle. Les tribunaux comprennent parfaitement l’injustice qui se commet, mais comment l’empêcher ? Peuvent-ils se dispenser d’appliquer la lettre de la loi ? Peuvent-ils, lorsque le fellah reconnaît sa dette (et le fellah, qui est l’honnêteté même, la reconnaît toujours), ne pas ordonner la vente de la propriété ? Cette vente ordonnée, peuvent-ils empêcher que le créancier n’obtienne pour le prix de sa créance une terre qui vaut cent fois plus ?