Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/801

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ils préfèrent un régime où leur bon plaisir n’est gêné par rien. Si le gouvernement les presse un peu trop vivement, ils s’adressent à leurs consuls, et la simple question de savoir si telle ou telle personne doit telle ou telle taxe devient l’origine d’un conflit diplomatique qui dure des années entières pendant lesquelles la taxe, bien entendu, n’est pas payée.

Rien cependant n’est plus grave, au point de vue de l’avenir de l’Égypte, que ce problème des impôts dus par les Européens. Pour le commerce, il est clair que les indigènes ne peuvent plus lutter contre les étrangers. On voit sans cesse, soit à Alexandrie, soit au Caire, soit dans une ville ou un village égyptiens quelconque, deux magasins placés l’un en face de l’autre, dans la même rue, remplis des mêmes produits, offrant en apparence la ressemblance la plus parfaite ; seulement, le premier, qui appartient à un indigène, paie une forte patente, tandis que le second, tenu par un Levantin, un Maltais, un Français ou un Italien, n’est soumis à aucune taxe. Il y a en ce moment au Caire une soixantaine de moulins à vapeur, munis d’excellentes machines modernes, qui font en quelques heures plus de besogne que les moulins indigènes, avec leur outillage antique, n’en font en une semaine. Ils ne paient rien au fisc, tandis que les moulins indigènes sont grevés d’impôts. Une concurrence loyale peut-elle s’établir dans de pareilles conditions ? A coup sûr, non, A part le petit commerce et le commerce spécial des tapis, des étoffes, de la bijouterie, des objets d’Orient, l’article arabe en un mot, tout le commerce de l’Égypte passe entre des mains européennes. On trouvera peut-être que le malheur n’est pas grand. Ce qui est plus triste, c’est que la propriété aussi échappe graduellement aux indigènes. Je parle de la propriété rurale. Quant à la propriété urbaine, il va sans dire qu’elle ne subit pas d’impôts lorsqu’elle appartient aux Européens. Les Européens ne paient pas une seule piastre pour les maisons et les jardins qu’ils possèdent dans les villes. Il y a mieux, ceux d’entre eux qui habitent des maisons appartenant aux indigènes s’y regardent tellement comme chez eux, qu’il est bien souvent impossible, soit de leur faire acquitter leur loyer, soit de leur faire abandonner l’appartement qu’ils occupent à l’expiration de leur bail. C’est un droit pour eux de rester où ils se trouvent bien, et si ce droit n’est pas inscrit formellement dans les capitulations, il y est à coup sûr sous-entendu. J’ai été témoin à cet égard de nombreux faits qui seraient à peine croyables en Europe. Tous les travaux exécutés pour l’éclairage, l’entretien et la décoration des villes sont donc uniquement supportés par les indigènes, c’est-à-dire par des gens qui en souffrent plus qu’ils n’en jouissent ; mais ce sont là des détails insignifians. Ce qui a une réelle importance, je le répète,