Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/815

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qui organiserait tous les services d’après nos méthodes particulières sans aucun souci des traditions, des mœurs, voire même des intérêts du pays. Pourquoi laisser une part quelconque aux Égyptiens ? Pourquoi perdre du temps à enseigner aux hommes du pays la comptabilité européenne ? Pourquoi s’exposer à être mal servi et difficilement compris par des agens locaux, alors qu’il était si aisé de recourir aux nombreux agens disponibles que la France et l’Angleterre étaient prêtes à fournir ? C’est de cette manière qu’une partie des colonies européennes entendait la mission des nouveaux ministres. Habituée à profiter des dilapidations du gouvernement égyptien, pour conclure des marchés, pour faire des spéculations scandaleusement rémunératrices, elle sentait bien que cette source de profits allait se ralentir ; mais on pouvait du moins en rouvrir une autre en s’emparant de tous les postes administratifs de l’Égypte, en les exploitant avec un peu plus de modération que les Turcs, mais avec la même ardeur, en se servant de la protection du gouvernement pour couvrir de grandes entreprises européennes de crédit. Les Européens qui raisonnaient de cette manière étaient d’avis qu’il fallait s’occuper avant tout de faire payer les créanciers ; renoncer, jusqu’à ce que la dette fût éteinte, à diminuer les impôts qui écrasaient les contribuables ; en un mot ne faire porter les réformes que sur un seul point : les détournemens opérés par les fonctionnaires. Pourvu que toutes les contributions fussent versées dans le trésor, peu leur importait que ces contributions restassent odieuses et achevassent la ruine du pays ! D’autres personnes prétendaient au contraire qu’il fallait tenir compte des Égyptiens en Égypte, et que nous avions à faire, non la conquête, mais l’éducation administrative d’une race. Même au prix de certaines difficultés on devait, d’après elles, laisser aux indigènes une part importante dans l’œuvre de la restauration de leur patrie. Les priver des emplois qu’ils étaient aptes à remplir était une criante injustice ; inonder l’Égypte de nos fonctionnaires et nous emparer de tous les traitemens était un acte d’indélicatesse et d’imprudence politiques. Si nous prenions le pouvoir, c’était pour accomplir des réformes, non pour accaparer des places. Et ces réformes devaient s’inspirer d’idées généreuses, non de sentimens étroits. La commission de la dette et la commission d’enquête avaient sans cesse déclaré que les intérêts des créanciers et ceux des contribuables étaient identiques ; c’était le moment de le prouver. Que gagnerait-on à pressurer sans pitié le pays ? on le mettrait aux abois, et quand l’Égypte serait complètement sans ressources, le gage même des créanciers, c’est-à-dire la richesse publique, disparaîtrait.

Les deux ministres européens partageaient cette seconde opinion ; mais, par malheur, il y avait autour de M. Wilson un trop