Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/905

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oiseau. Je ne l’apercevrais plus à travers les arbres lisant sur un banc de verdure. Je n’entendrais plus le froufrou de sa robe, ni le bruit de son petit pas vif et décidé sur le sable des allées. Avec elle allait s’envoler la gaîté, inséparable de la jeunesse. Elle devait partir, d’abord pour Londres, avec ce glaçon qu’on appelait M. Forbes, et après son voyage de noces elle irait se fixer pour toujours loin de nous, dans la maison de son mari. De telles pensées n’étaient rien moins qu’agréables ; aussi fut-ce avec un soupir que je lui dis :

— C’est donc demain que tu t’en vas ?

— Oui, répondit-elle à mi-voix. J’ai peine à y croire jusqu’à présent.

— Allons donc ! repris-je avec un peu d’humeur. Tu en es enchantée, et je suis bien sûr que tu adores ton M. Forbes.

— William, répliqua-t-elle, prenant un de ses petits airs graves, cela te paraîtra singulier, mais le fait est que je suis au même point que l’autre jour, malgré tous les soins de mon fiancé.

M. Forbes avait offert une corbeille magnifique, c’était incontestable, mais de petits soins je n’avais pas vu l’apparence.

— C’est très mal à moi, continua la pauvre Jane d’un ton convaincu, mais qu’y faire ? Ma foi, je lui ai dit franchement, l’autre jour, ce que j’éprouvais.

— Tu plaisantes ! m’écriai-je stupéfait de l’aveu d’un acte de conduite aussi intempestif.

— Je parle très sérieusement. Même il m’a répondu que cela importait peu, que je ferais quand même une excellente maman pour son fils.

J’étais confondu de voir tant de simplicité d’un côté et une pareille indifférence de l’autre. Décidément M. Forbes n’aimait pas Jane plus qu’elle ne l’aimait lui-même ; mais alors, pourquoi diable l'épousait-il ? Où donc prenait-il cette assurance des sentimens maternels que devait avoir sa seconde femme pour son petit garçon ? Jane n’avait pas l’habitude des enfans. Elle les aimait assez, je le veux bien ; néanmoins il y avait loin de là à la passion désordonnée que déployait naguère la belle Grâce Anley pour les marmots les moins appétissans. De ce côté sans doute c’était une ruse de coquette comme tout le reste. Quelle coquette que cette Grâce Anley ! Cela n’empêche pas que j’aie eu mon tour ! Tout dernièrement j’ai revu ma nymphe, qui a aujourd’hui nom Mme Grant, et j’ai constaté que Grâce, ce sylphe, avait pris un respectable embonpoint.

Pour revenir à Jane, je ne sais plus au juste ce que je lui répondis. Sans doute quelque lieu commun sur l’inutilité de l’amour