Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/904

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— Tu as raison. Et toi, naturellement, tu te trouves un peu dans la même situation à son égard ?

— Eh bien ! non, répondit-elle d’un air grave. J’admire M. Forbes et je lui sais gré de son affection ; j’ai beau toutefois être convaincue qu’il me rendra heureuse, je ne suis pas ce qui s’appelle éprise, mon cousin. Il faut croire que ce n’est pas dans mon tempérament.

Là-dessus, elle poussa un léger soupir de l’air d’une vieille fille qui, en disant adieu à l’amour et à ses fiévreux entraînemens, a conscience de sa sagesse, mais qui regrette d’en avoir autant. Jane était charmante quand elle se livrait à ces petites boutades qui tempéraient son bon sens et le rendaient supportable. — Le bon sens tout seul est parfois si maussade ! — Je comprenais qu’un homme pût en être charmé, mais M. Forbes ne l’avait jamais vue dans ce rôle. Il fallait néanmoins qu’elle lui eût tourné la tête, comme elle disait, sinon pourquoi en effet aurait-il voulu l’épouser ?

Si l’impatience doit être considérée comme une preuve d’amour, M. Forbes était amoureux. Il voulait tout terminer en un clin d’œil. Aussi parut-il mécontent quand tante Marie, qui avait chez nous la direction de la maison, lui opposa l’usage, les convenances, etc. Il céda toutefois et continua de faire sa cour, ce qui me permit de constater bien des choses qui ne me plaisaient qu’à demi. Jane était assez naïve pour trouver parfaite l’attitude de son prétendu. Je jugeais, moi, cette attitude tout différemment. Certes il s’acquittait en conscience des devoirs de la situation. Mais quand je me rappelais le temps où j’avais été amoureux pour mon propre compte, le temps déjà lointain où je faisais ma cour à Grâce Anley, je me rendais compte que c’était tout différent. Ainsi, par exemple, jamais je ne surpris M. Forbes adressant à Jane un de ces regards langoureux qui m’avaient rendu, moi, si ridicule. Jamais, quoi que put faire ma petite cousine, je ne le vis transporté au septième ciel, ni plongé dans un abîme de désespoir. Chose plus significative encore, pas une fois il ne parut chercher à se trouver seul avec elle, d’où il me fallut bien tirer la fâcheuse conclusion que mon futur cousin avait beau ’être l’homme le plus accompli du monde, il n’avait absolument rien à lui dire.

Me trouvant seul au salon avec Jane la veille du mariage, je ne pus m’empêcher de songer en contemplant le jardin, du haut de la fenêtre à laquelle nous étions accoudés tous les deux, que l’horizon allait singulièrement changer d’aspect après le départ de cette bonne petite âme. Ses chansons n’égaieraient plus, dès l’aube, les bosquets qu’elle traversait en sautillant avec la légèreté d’un