Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/921

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Parfois aussi la mémoire se sent appauvrie au milieu de tant de richesses, la raison indécise au milieu de données si nombreuses. Voici comment Motley peignait lui-même les embarras de sa pensée : « Je me mis violemment à étudier l’histoire. Avec mon tour d’esprit, je ne pouvais manquer de faire de grosses fautes dans cette branche des connaissances humaines, comme j’en eusse fait dans toute autre… J’imaginai, en commençant, tout un système d’investigation complète et impartiale de toutes les sources historiques, et, convaincu de la stricte nécessité de juger par moi-même, je quittai les pages limpides des historiens modernes pour les notes et les autorités du bas de la page. »

L’école moderne ne comprend plus d’autre façon d’étudier l’histoire ; elle repousse tout ce qui est de seconde main, elle fait fi de toutes les généralisations et ne croit plus qu’aux témoins, aux acteurs des événemens dont elle contrôle les témoignages les uns par les autres. Motley n’approuve pas les excès de cette méthode : « Prodigue de mon temps et de ma pensée, je m’écartais de mon chemin pour réunir des matériaux et pour bâtir moi-même, quand j’aurais dû savoir que de plus vieux et meilleurs architectes s’étaient déjà approprié tout ce qui valait la peine d’être conservé ; que l’édifice était bâti, la carrière épuisée et que je me trouvais par conséquent fouillant au milieu de débris inutiles. »

Morton, car c’est sous ce nom que Motley nous fait ses premières confidences, admet pourtant que cette méthode donne à l’esprit une grande vigueur ; un homme robuste entretiendrait aussi ses forces en portant des lingots d’argent d’un endroit à un autre ; il n’est pas nécessaire qu’on fonde ces lingots et qu’on les frappe. Une fois enthousiasmé par les découvertes qu’il faisait, et entraîné en quelque, sorte, Motley en arriva enfin à cette conclusion qu’il n’y a en réalité qu’une manière de savoir l’histoire, c’est de l’écrire. Et voici comment il devint historien ; ce fut moins pour apprendre quelque chose aux autres que pour apprendre quelque chose lui-même. Cet aveu est précieux ; il donne la marque d’un grand esprit. Il y a des états de l’âme qu’on ne comprend vraiment que pour les avoir ressentis et, si j’osais le dire, vécus ; l’artiste sait bien que toutes ses imaginations sont vaines tant qu’elles ne sont pas exprimées, fixées dans le marbre ou sur la toile. L’historien crée aussi à sa manière, en ce sens qu’il redonne la vie à ce qui est mort ; son œuvre ne peut donc pas être considérée comme achevée tant qu’il n’a fait que recueillir les vêtemens, les oripeaux, les reliques matérielles du passé. Motley en était encore à cette période de la préparation historique. « Ainsi essayais-je, dit-il, devenant chaque jour plus savant et par conséquent plus ignorant. Je déjeunais avec une plume derrière l’oreille et dînais avec un in-folio