Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/937

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Motley pouvait donc se croire tout à fait à l’abri : il remplissait ses fonctions de ministre à la cour de Saint-James avec une dignité parfaite, aimé de beaucoup, admiré de tous, goûté par une aristocratie qui s’est toujours piquée d’être l’aristocratie de l’intelligence autant que du nom et de la fortune, et d’ajouter l’éclat des lettres à tout ce qui fait sa force, heureux de voir succéder à d’injustes hostilités, vis-à-vis de son pays, des sentimens de confiance, d’ouverture et presque d’amitié. Motley se croyait assuré de demeurer à son poste jusqu’à la fin de l’administration du général Grant. Il fut cruellement réveillé de son rêve. Sumner, après avoir été l’un des appuis de Grant, s’était graduellement détaché de lui. J’ai raconté ailleurs l’histoire de ce déchirement [1]. Grant fut particulièrement ému de l’opposition que Sumner fit dans le sénat au projet d’acquisition de Saint-Domingue. Ce traité fut rejeté par le sénat le 30 juin 1870 ; le 1er juillet, M. Fish écrivit à M. Motley pour lui demander sa démission. La coïncidence de ces dates explique suffisamment comment le public américain regarda M. Motley comme la victime de la colère du général Grant contre M. Sumner. Motley lui-même eut le tort, au lieu de donner purement et simplement la démission qu’on lui demandait, d’écrire une longue lettre où il commentait lui-même sa disgrâce et parlait de Sumner, du traité de Saint-Domingue, etc. M. Fish commit des incorrections de son côté ; quand M. Motley n’était déjà plus en fonctions et ne pouvait plus se défendre ; il adressa à M. Moran, le chargé d’affaires américain, une lettre pleine de récriminations contre le ministre démissionnaire.

Quand, regardant les choses d’un peu haut et d’un peu loin, on envisage le rôle joué par M. Motley à Londres, on n’y saurait trouver l’objet d’aucun blâme. Il ne fit rien pour rendre impossible le rapprochement qui a abouti à l’arbitrage de Genève ; il n’était pas bon peut-être que ce rapprochement s’opérât trop vite. On ne gagne rien, avec une nation aussi fière que l’Angleterre, à avoir l’air trop pressé. Le général Grant était habitué à l’obéissance : il conduisit à Washington même, avec le ministre anglais, les négociations qui amenèrent l’arbitrage ; il était naturel qu’il redoutât de voir entraver ces négociations à Londres et par son propre ministre ; mais, le traité de Washington signé, il aurait pu sans inconvénient aucun maintenir M. Motley à son poste. En le frappant sans cause apparente, il s’aliéna un grand nombre de républicains, surtout dans les états de la Nouvelle-Angleterre.

L’histoire servit de refuge à Motley ; c’est après sa seconde

  1. Voyez la Revue du 15 juin 1874.