Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/943

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a bien raison, — de consulter très attentivement [1]. Pour conduire à bien l’entreprise, il y faut encore un peu de littérature, un peu de philosophie : quelque teinture de théologie s’y joindrait qu’on en trouverait l’emploi tout de même et que l’édition ne pourrait qu’y gagner.

On ne s’imaginerait pas alors que par la vertu d’un système de ponctuation « le style de Pascal va complètement changer de caractère » et que trois ou quatre virgules supprimées, ajoutées ou déplacées dans une phrase vont la rendre « plus ornée » de courte et de brève qu’elle était d’abord. Au fond, c’est tout simplement méconnaître ici l’une des beautés de la prose française du XVIIe siècle, je veux dire cet agencement savant, ou pour donner l’idée de quelque chose de plus vivant, cette savante articulation des parties, qui se tiennent si bien toutes ensemble par le seul jeu des conjonctions que le secours de la ponctuation en devient quasi superflu. Mais ce n’est pas encore la plus extraordinaire des remarques de M. Molinier. Que penserons-nous de cette rare découverte qu’il ne faut plus parler aujourd’hui du style passionné de Pascal, attendu que Pascal « travaillait soigneusement son style avant d’arriver à une rédaction qui le satisfît complètement » et qu’il est bien difficile de trouver « toute la passion que l’on prétend dans des fragmens aussi soignés ? » Il y a là encore une qualité de la prose du XVIIe siècle que M. Molinier méconnaît. La raison y est toujours maîtresse et la passion s’y déploie sous la règle. Ses accens n’en sont pas pour cela moins tragiques dans le style de Pascal ou moins éloquens dans le style de Bossuet. J’aimerais autant que l’on dît que les fables de La Fontaine manquent de naturel et de naïveté, parce qu’en effet le bonhomme a « soigné » son style de plus près qu’aucun de ses contemporains. Je sais bien que, somme toute, M. Molinier « ne conteste pas l’admirable talent d’écrivain de Pascal, » et tout le monde lui saura gré de cette concession, mais pourquoi, de ci, de là, jette-t-il incidemment et sans songer à mal des réflexions de cette sorte ? C’est à l’endroit de ce fragment célèbre : « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfans, c’est là ma place au soleil. — Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre. » M. Havet, rapprochant un passage presque aussi connu de Rousseau, dans son second Discours, estimait que Pascal allait plus loin que Jean-Jacques. Le nouvel éditeur n’est pas de cet avis. C’est son droit assurément ; mais voici sa raison : « Pascal émet une réflexion en passant, réflexion dont il n’aperçoit pas toutes les conséquences pratiques, tandis que Rousseau… » C’est justement le contraire qu’il faut dire. Et peut-être n’est-il pas de différence qui sépare plus profondément nos grands écrivains du XVIIe et du XVIIIe siècle. C’est Pascal, et ce sont avec lui tous les écrivains de

  1. Je n’insiste pas pourtant sur les copies, parce que je ne suis pas bien sûr qu’elles ne compliquent pas encore la difficulté du problème.