Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/103

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lourdement compromise ; il cherche obstinément, fût-ce sans la trouver, quelque issue vers de plus hautes régions ; on sent l’effort qu’il fait pour s’élever au-dessus de cette atmosphère abaissée. Des ouvrages comme ceux d’Helvétius sont bien faits pour donner la nostalgie des hauteurs.

Déjà en 1758, jugeant en quelques pages le livre de l’Esprit, Diderot avait laissé entrevoir des dissidences, et d’une plume trop complaisante encore il marquait plus d’une restriction à l’éloge convenu. La plus piquante des restrictions était de s’étonner plaisamment de voir un homme riche, heureux comme Helvétius, se faire auteur. C’est évidemment le sens de ces quelques lignes, discrètement ironiques, par où commencent les Réflexions : « Aucun ouvrage n’a fait autant de bruit. La matière et le nom de l’auteur y ont contribué. Il y a quinze ans que l’auteur y travaille ; il y en a sept ou huit qu’il a quitté sa place de fermier général pour prendre la femme qu’il a, et s’occuper de l’étude des lettres et de la philosophie. Il vit pendant six mois de l’année à la campagne, retiré avec un petit nombre de personnes qu’il s’est attachées, et il a une maison fort agréable à Paris. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il ne tient qu’à lui d’être heureux ; car il a des amis, une femme charmante, du sens, de l’esprit, de la considération dans le monde, de la fortune, de la santé et de la gaîté… Les sots, les envieux et les bigots ont dû se soulever contre ses principes, et c’est bien du monde. » On ne peut pas dire plus spirituellement d’un homme fourvoyé dans la philosophie : « Que diable allait-il faire dans cette galère ? »

Qu’était-ce donc que cet ouvrage nouveau auquel Diderot devait consacrer une éclatante réfutation ? Grimm l’annonce ainsi dans sa Correspondance de novembre 1773 : « Il n’y a encore dans Paris qu’un très petit nombre d’exemplaires de l’ouvrage posthume de M. Helvétius, et il n’y a pas d’apparence qu’il devienne de longtemps plus commun… De l’Homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation, voilà son titre. Son but est de prouver que le génie, les vertus, les talens auxquels les nations doivent leur grandeur et leur félicité ne sont point un effet des différentes nourritures, des tempéramens ni des organes des cinq sens, sur lesquels les lois et l’administration n’ont nulle influence, mais bien l’effet de l’éducation, sur laquelle les lois et le gouvernement peuvent tout. » Cela a l’air bien inoffensif et bien anodin. Précisons la doctrine de l’auteur et nous verrons comment Diderot fut amené irrésistiblement à la combattre par une certaine générosité de sentimens qui domine chez lui, même à travers les orgies folles de son cerveau.

La thèse principale d’Helvétius est que l’éducation seule fait toute