Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/16

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ce soit à son individualité originelle. Le génie par excellence est celui qui s’assimile tout, qui sait tout s’approprier sans préjudice pour son caractère inné. Ici se présentent les divers rapports entre la conscience et l’inconscience. Les organes de l’homme, par un travail d’exercice, d’apprentissage, de réflexion persistante et continue, par les résultats obtenus, — heureux ou malheureux, — les mouvemens rétroactifs d’appel et de résistance, nos organes amalgament, combinent inconsciemment ce qui est instinct et ce qui est acquis, et de cet amalgame, de cette combinaison, de cette chimie, à la fois inconsciente et consciente, il résulte finalement un ensemble harmonique dont le monde s’émerveille. Voici tantôt plus de soixante ans que la conception de Faust m’est venue en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte, toutes les scènes se déroulant devant mes yeux dans leur ordre de succession ; le plan depuis ce jour ne m’a plus quitté et, vivant avec cette idée, je la reprenais en détail et j’en composais tour à tour les morceaux qui dans le moment m’intéressaient davantage, de telle sorte que quand cet intérêt m’a fait défaut, il en est résulté des lacunes comme dans la seconde partie. La difficulté était là d’obtenir par force de volonté ce qui ne s’obtient à vrai dire que par acte spontané de la nature. Mais ce serait bien tel dommage, si toute une longue existence d’activité et de réflexion ne devait point aider au succès d’une pareille opération. Pour moi, je n’éprouve aucune crainte à ce sujet, et c’est avec une entière confiance que j’aborde la postérité, comptant bien que ceux qui me liront alors ne sauront pas faire de distinction entre l’ancien et le nouveau, entre ce qui fut l’inspiration, l’élément des premiers jours et ce qui fut le produit du travail et de la volonté. »

Au résumé, ce testament contient deux points : le premier, absolument incontestable, à savoir : que Faust est, dans l’œuvre de Goethe comme dans sa vie, le fait capital ; le second : que ce poème, objet et terme d’une des plus grandes vocations intellectuelles qu’il y ait eu, doit être envisagé in globo, l’auteur condamnant d’avance toute espèce de critique par fractionnement et classification chronologique. Ce document nous renseigne aussi sur l’état civil du héros. « Voici plus de soixante ans, » écrivait Goethe en 1832 ; faites le compte et vous remontez à 1772, date irrévocablement fixée et qui correspond à la dernière période de sa vie d’étudiant. Goethe avait donc vingt-trois ans et venait de recevoir le doctorat lorsque cette conception de Faust lui apparut à Strasbourg et qu’il mesura du premier coup d’œil toute l’architecture du poème. Laissons à d’autres le soin de compulser, de comparer les vieux papiers ; de rechercher en quoi l’édition de 1790 diffère du manuscrit de 1772 ;