Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/17

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négligeons ces lacunes dont parle la lettre à Guillaume de Humboldt et voyons tout de suite où le Goethe de 1772 en était au moment de cette conception, quels étaient son état psychologique, ses horizons, et de quels élémens se composait ce que nous appellerions son matériel intellectuel.


II
Ses cheveux en natte tressés,
Elle descend, les yeux baissés,
Du saint portique ;
Simplicité, grâce, candeur ;
Adorable dans sa raideur
Un peu gothique !

Marguerite passe, accostons-la.

Pendant la dernière période du séjour à Strasbourg, Goethe avait eu un grave reproche à se faire : cette humble et douce enfant égarée par lui et délaissée. Entre l’héroïne du drame et la fille du pasteur de Sesenheim les rapports vous sautent aux yeux. La séduction, pour n’avoir point causé de scandale, n’en fut pas moins consommée moralement, et Goethe, en abandonnant Frédérique, ne pouvait ignorer qu’il en faisait une veuve. Il savait à n’en point douter et ce qu’il emportait d’elle et ce qu’il lui laissait. Après s’être implanté au cœur de la pauvre fille, après l’avoir émue d’un sentiment qu’elle avait le droit de croire éternel, il quittait simplement la place : adieu, ma mie, en voilà assez de cette idylle ! Arrange-toi maintenant comme tu pourras ! .. Cruauté féroce qui par le temps et la réflexion ne devait point tarder à devenir symbole ! Aux heures de poésie, allaient en effet se dégager les extrêmes conséquences, et l’anecdote librement donner tout ce que dans la réalité courante elle eût été capable de produire. Faust aussi commence par conter fleurette à Marguerite, puis la plante là, et cette petite affaire de galanterie coûte à Marguerite la vie de sa mère, de son frère, de son enfant et sa propre vie à elle en dernier lieu ; on le voit : simple badinage, histoire de s’amuser et de rire un peu ! Dans cette navrante églogue de Sesenheim, l’infanticide était contenu, et Goethe n’a qu’à lâcher la bride à son imagination pour brûler le chemin qui va le conduire de Frédérique à Marguerite. Quitter Frédérique, il n’avait pas même besoin de pousser les choses jusque-là, un pressentiment l’eût averti de ce qui adviendrait, eût évoqué devant ses yeux la douce amie de l’heure présente transformée en cette Gretchen, physiquement tournée à la ressemblance de Frédérique. Mêmes airs de visage, même complexion morale, même naturel