Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/272

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


On parle beaucoup, à propos des lois Ferry, de la nécessité de rétablir par l’école l’unité nationale mise en péril par l’esprit contraire de l’enseignement laïque et de l’enseignement religieux. Le philosophe, lui aussi, se préoccupe de cette question, et il en prépare une solution radicale par l’introduction, dans nos écoles universitaires de tous les degrés, d’un enseignement moral, indépendant de tout dogme religieux, qui commence à l’école primaire et continué pour tous les âges où l’on fréquente l’école. Mais en proposant cette radicale réforme, le philosophe se garde bien de toucher à la liberté des consciences ; il laisse le prêtre ou le frère enseigner la jeunesse et l’enfance dans le collège libre et dans l’école communale sous la seule condition de prendre les diplômes prescrits par la loi. Le jacobin ne l’entend pas ainsi. Il trouve bien plus simple et plus expéditif de fermer la bouche au prêtre, congréganiste ou non, qui veut enseigner en se conformant aux lois de l’état. Ici encore le radicalisme libéral et le radicalisme jacobin visent, par des moyens bien différens, le grand but de l’unité morale de notre société moderne. L’un veut y arriver en supprimant des écoles libres, et l’autre en réformant et en complétant l’enseignement des écoles de l’état. Même divergence de méthode dans la solution des questions sociales. Pour n’en citer qu’une, le philosophe ne cache pas son goût pour une révolution économique qui consisterait à substituer l’association au salaire, dans toutes les œuvres du travail qui la comportent ; mais il entend laisser à la liberté individuelle l’initiative de cette transformation. Ce sera l’œuvre, si elle est possible, de l’éducation, de la morale, et surtout du temps. D’autres veulent qu’elle soit faite d’un seul coup par l’état, au moyen de décrets parlementaires. C’est encore la différence du radicalisme libéral et du radicalisme jacobin.

Il en est ainsi de toutes les questions que la politique radicale embrasse dans son programme. C’est toujours par la liberté et avec le temps que procède le radicalisme libéral ; c’est toujours à l’état opérant à coups de décrets que le radicalisme jacobin demande les réformes qu’il a rêvées. L’un ne veut la liberté nulle part, l’autre la veut partout. Ces deux espèces de radicaux ne diffèrent pas moins de tempérament que de doctrine. Autant le radical libéral est tolérant, sympathique, généreux et confiant dans les relations de la vie politique, autant le radical jacobin est exclusif, inquiet, ombrageux, défiant, aimant à pratiquer cette politique de suspicion, d’inquisition et d’épuration qui ne laisse jamais trêve ni repos aux honnêtes serviteurs de l’état. Robespierre, auquel Dieu nous garde de comparer les jacobins de notre temps ! était le type parfait de cette race de politiques qui, à force de tout épurer, l’administration, le gouvernement, et leur propre parti, ne laissent plus autour d’eux que