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suis pas tenté de danser, » répliqua le comte, et il gagna la porte. On n’accusera jamais le comte de Broglie d’avoir sacrifié à la galanterie ses devoirs diplomatiques. « J’espère que le roi verra, écrivait-il au prince de Conti, qu’on ne me manque d’égards que pour aller s’en vanter à la cour de Vienne. Tâchez qu’on ne mollisse pas ; ces gens-là sont des poltrons ; quand on leur montre les dents, ils filent doux ; quand on les ménage, ils croient que c’est par peur. »

il arriva néanmoins un moment où le roi de Pologne, poussé à bout par les intrigues et par les prétentions des partisans de la Russie, se retourna du côté des patriotes polonais et surtout du côté de la France, dont la tactique constante était de soutenir l’élément national. Le comte de Broglie eut sa part dans cette conversion si favorable à nos intérêts. Il servait mieux ainsi la cause générale de la politique française, mais il servait moins bien les intérêts particuliers du prince de Conti. Tout rapprochement de la France et de la cour de Saxe ajoutait aux chances personnelles du prince électoral le poids de l’influence française. L’ambassadeur le sentait ; mais plus il vivait dans le pays, moins il entrevoyait l’espérance de faire monter sur le trône de Pologne le prince que lui avait désigné Louis XV, plus il était tenté de substituer aux fictions de la politique clandestine l’intelligence de la réalité. Il reléguait peu à peu au second plan les instructions secrètes qu’il avait reçues pour les remplacer par des combinaisons d’un ordre plus élevé. Suivant lui, il importait surtout à la France de soutenir au nord de l’Europe les puissances indépendantes de la Russie et de l’Autriche. Depuis que les rapports s’étaient refroidis entre l’électeur de Saxe, roi de Pologne, et l’impératrice Elisabeth, le comte de Broglie se flattait d’arracher à l’influence russe la Saxe aussi bien que la Pologne et de créer ainsi à la France deux alliés au lieu d’un. Malheureusement ni la Pologne divisée et sans frontières, ni la Saxe indécise n’étaient de force à constituer au nord de l’Europe un état assez puissant pour tenir en échec la Russie et l’Autriche. Le rôle que le comte de Broglie rêvait pour nos alliés fut rempli par un prince qui, après avoir tiré de notre alliance tous les bénéfices qu’il en pouvait attendre, allait devenir notre plus dangereux adversaire. L’entrée en scène de Frédéric II replongea dans le néant la Saxe et la Pologne. Si l’ambassadeur de France ne désarma point devant ce terrible lutteur, il reconnut bientôt l’extrême difficulté de la lutte.

Depuis les traités de Westphalie, nous étions les protecteurs des princes allemands contre l’ambition de la maison d’Autriche ; mais cette protection ne pouvait s’exercer que sur des états faibles ; elle devenait humiliante pour un état tel que la Prusse, enrichi par de récentes conquêtes, et surtout pour un souverain aussi ambitieux que Frédéric II. Celui-ci, après s’être servi de la France pour