Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/49

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conquérir et pour conserver la Silésie, supportait avec impatience l’espèce de suprématie que s’arrogeait encore à son égard la monarchie française. Il pensait et il agissait comme un pupille pressé de redemander ses comptes et sa liberté à un tuteur vieilli. Il eut soin néanmoins de ne les redemander qu’au moment où il nous vit, engagés dans une guerre menaçante. Entre notre alliance, dont la continuation lui fut loyalement offerte, quoi qu’on en ait dit, et l’alliance anglaise, il préféra celle qui le débarrassait du joug de la reconnaissance en lui offrant l’avantage de prendre parti pour le plus fort. Mme de Pompadour n’y fut pour rien ; le récit romanesque de Duclos ne résiste pas à l’examen des documens authentiques. Le roi de Prusse profita du désir légitime qu’éprouvait la France de ménager désormais l’Autriche affaiblie et de la crainte que lui inspirait l’accroissement de l’influence française en Saxe et en Pologne pour se détacher de nous. Il lui importait plus qu’à personne qu’il ne se formât point au nord de l’Europe un état puissant, soutenu par la France. La politique que servait le comte de Broglie, à Dresde et à Varsovie était directement contraire aux intérêts de Frédéric II. Une Saxe agrandie, une Pologne forte, eussent arrêté le développement de la Prusse. L’irritation que causèrent à Frédéric des menées dont il avait surpris le secret en faisant voter à notre ambassadeur les minutes de ses dépêches officielles et le chiffre de la correspondance clandestine, ne fut sans doute point étrangère à sa résolution.

Une fois résolu à rompre, le roi de Prusse nous le fit savoir avec ce cynisme railleur qui était un des traits de son caractère. Il avait auprès de lui le duc de Nivernais envoyé par Louis XV pour réviser les traités existans ; le duc appartenait à l’Académie française et tournait agréablement les vers de société. Dans sa première audience, Frédéric II lui fit réciter quelques vers de son cru et lui dit en riant : « Je vous montrerai, sous peu, moi aussi, une pièce de ma façon. « C’était le traité avec l’Angleterre par lequel il répondait aux avances de Louis XV et à l’envoi d’une ambassadeur extraordinaire. La défection de Frédéric II confirma le comte de Broglie dans la pensée qu’il convenait de chercher en Allemagne des amis plus sûrs et de reporter sur la Saxe l’intérêt que la Prusse ne méritait plus. « J’avoue, écrivait-il au prince de Conti, que l’agrandissement de la maison d’Autriche et de celle de Saxe paraît au premier coup d’œil peu analogue aux vues de sa majesté ; mais d’un autre côté il faut faire attention que celui du roi de Prusse y est encore plus contraire, et que sa position, eut égard à la Pologne, rendrait son opposition plus dangereuse, pour peu que sa puissance augmente encore, avec l’habitude qu’il cherche à prendre de donner la loi à tout le monde et à nous particulièrement. Je croirais donc pouvoir affirmer que de le remettre dans la classe dont nous l’avons