Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/64

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d’Aiguillon, qui avait commencé par intercepter ses lettres, le fit arrêter et mettre à la Bastille avec ses deux correspondans, Ségur et Favier. Le roi n’avait qu’un mot à dire pour épargner la prison à des agens dont le principal crime était de lui avoir obéi ; mais il aima mieux laisser l’instruction suivre son cours et compromettre même le comte de Broglie qu’avouer au ministre des affaires étrangères le mystère de la diplomatie, secrète. Il se borna à faire comprendre parmi les commissaires chargés d’interroger les prisonniers, le lieutenant de police, M. de Sartines, déjà dépositaire du secret royal et instruit par une première affaire du tour qu’il convenait de donner au procès.

La lutte fut souvent piquante entre un commissaire qui, pour faire sa cour à M. le duc d’Aiguillon, cherchait à grossir toutes les charges de l’accusation, et le confident du roi occupé au contraire à tout adoucir, à tout ramener aux proportions les plus innocentes. Favier se défendit avec la circonspection d’un diplomate, Dumouriez avec une gaîté toute militaire et une parfaite liberté d’esprit. Se sachant soutenu par une protection invisible, mais toute-puissante, il prit joyeusement son parti de sa détention et ne songea qu’à l’égayer. Le jour de son entrée à la Bastille, on lui servit un repas maigre ; il s’en plaignit et demanda un poulet ; comme on lui faisait observer que c’était vendredi : « Je suis malade, dit-il, la Bastille est une maladie, et vous êtes chargés de ma garde, non de ma conscience. » Devant ses juges, il éluda toutes les difficultés de l’interrogatoire par le tour plaisant et railleur de ses réponses. Amené à s’expliquer sur la politique du ministre des affaires étrangères, il en parla fort librement. « Vous n’ignorez pas, lui dit un des commissaires, que tout acte ministériel passe au conseil du roi, et que rien ne se décide que par son consentement ; ainsi c’est directement sur sa majesté que se porte tout ce que vous venez de dire contre le duc d’Aiguillon ? » Il répliqua sans s’émouvoir : « J’ai appris du roi lui-même à distinguer sa personne sacrée de celle de ses ministres. Car, depuis dix-sept ans que je suis au service, sa majesté a disgracié ou renvoyé vingt-six ministres. » A la suite d’un de ces interrogatoires où il persiflait ses juges, le duc d’Aiguillon répondit à la baronne de Schomberg, sœur de Dumouriez, qui sollicitait sa délivrance : « Mais votre frère n’est pas si mal à la Bastille, il y rit toute la journée. »

Le comte de Broglie ne fut pas interrogé ; il en vint pourtant à désirer l’être, tant ce procès lui fit de tort dans l’opinion et mit en danger son honneur. Le duc d’Aiguillon, saisissant l’occasion qui s’offrait à lui de perdre un rival redouté par tous les ministres des affaires étrangères, rejetait sur le comte de Broglie non-seulement la responsabilité de la correspondance secrète dont il tenait