Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/681

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quand les grands le méritent ; mais qu’une belle dame cesse d’être une honnête femme, la laitière la regarde avec un air de hauteur. Ce n’est pas tout, en faisant ainsi du haut-le-corps, la laitière se guindé et devient prétentieuse ; elle dit à la grande dame : « J’aurais honte inclusivement de causer avec vous. » Marquons encore l’honnêteté des conteurs plébéiens ; s’il y a dans leurs histoires certains détails scabreux, ils ne s’en amusent point, ne s’y arrêtent pas en pesant dessus comme l’Arétin ou en voletant tout autour comme La Fontaine ; ils les montrent si ingénument qu’il faut avoir l’imagination bien corrompue pour s’en offusquer. Ils ont une crédulité shakspearienne et admettent des engagemens aussi insensés que ceux du Marchand de Venise ; la vraisemblance de leurs fables ne les inquiète pas, et comme Shakspeare, ils se montrent sans pitié pour les méchantes gens ; le peuple bat des mains en voyant décoller M. Joseph et la vieille. En revanche ce peuple a des vertus que nous perdons et la première de toutes, le respect filial ; il observe le seul des dix commandemens qui ne soit pas une prohibition : Honore ton père et ta mère. L’enfant déjà grand, déjà mûr, donne à ses parens le titre de seigneur, signore. Enfin, à chaque mot, le narrateur montre qu’il est nécessiteux ; il s’inquiète très fort du manger, qui tient peu de place sur la table des pauvres gens, mais beaucoup dans leur pensée et dans leur existence. Monsieur Jean ne quitte pas sa femme sans la rassurer sur la question des subsistances : « Sois tranquille, lui dit-il, on t’apportera ton lait, ton pain, ta viande et tout. » La laitière va déjeuner chez la signora, le jour même de l’exécution ; quelle bombance ! Des semelles, des croûtes rôties et du beurre, et du bon ! Quand les riches se marient, les indigens auront de quoi dîner pendant six mois. C’est le côté merveilleux de la fable. Le conteur y tient si fort qu’il y revient deux fois. Il faut se préoccuper des petits ; monsieur Jean n’oublie pas le pourboire au cocher quand on le fait descendre de voiture pour le traîner en justice. Le charbonnier pense à ses parens éloignés, eux aussi ont le droit de vivre ; il leur donnera tout son charbon, qui l’inquiète même au comble de sa fortune, et viendra vivre en Turquie où il y a grande chère pour tous. Le petit mendiant aveugle et pouilleux nous donne ainsi des préceptes de charité. Son dernier mot est une leçon de résignation et de philosophie pratique. Il s’écrie sans amertume après avoir raconté la grande ripaille de Constantinople :

Tout le monde fut fortuné… Personne ne m’a rien donné !


Dans le nord, les plébéiens avinés déclament souvent sur la misère du peuple. Dans le midi, les pauvres diables à jeun fredonnent ga$pent le refrain de Béranger : « Les gueux sont des gens heureux. »


MARC-MONNIER.