Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/199

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III

Ainsi, d’une part un vote de colère et de passion rendu par une assemblée peu maîtresse d’elle-même, et de l’autre une manifestation réfléchie, calculée, sortie des entrailles mêmes du pays, tel est le dernier état de la question, tels sont les précédens sur lesquels le sénat va avoir à se prononcer. Dès lors son jugement n’est-il pas certain, et ne serait-ce pas lui faire injure que de paraître douter de sa justice ? Eut-il jamais plus belle occasion d’exercer ce pouvoir modérateur qui est sa raison d’être et dont il tire toute sa légitimité ? Un conflit s’est élevé ; nous vivions, l’état vivait depuis une trentaine d’années dans une tranquillité relative avec l’église, quand l’étourderie d’un ministre est venue rompre cet accord. Ce conflit a pris des proportions énormes : il agite le pays, divise les familles, inquiète les consciences, surexcite les esprits. Il offre aux adversaires de la république le plus ferme terrain d’opposition qu’ils aient encore eu ; il a mis le pouvoir à la discrétion de l’extrême gauche, il en fait l’émule de ce conseil municipal de Paris qui a trouvé le moyen d’étonner le monde par ses exploits. Enfin, pour terminer par une considération morale, il est né d’une inspiration mauvaise, haineuse. Ceux qui l’ont provoqué n’ont eu souci ni du droit, ni de la justice. Le droit, ils l’ont travesti ; la justice, ils l’outragent. Et le sénat hésiterait ! Non, cela n’est pas possible. Non, il ne sera pas dit qu’une assemblée d’hommes raisonnables, expérimentés, parvenus pour la plupart à cet âge où la prudence, la mesure, le tact, sont en quelque sorte obligatoires, où l’on n’aime pas ce qui est violent parce qu’on sait que la violence ne dure pas, il ne sera pas dit qu’une telle assemblée n’aura pas connu son devoir, ou que, le connaissant, elle ne l’aura pas rempli ; qu’elle pouvait faire cesser un combat détestable et qu’elle ne l’a pas voulu ; qu’elle pouvait arrêter la chambre et le gouvernement dans la voie périlleuse où ils se sont engagés et qu’elle n’a su que les suivre ; qu’elle avait derrière elle la majorité des conseils généraux représentant la majorité des pères de famille et qu’elle n’a pas osé, soutenue par une telle force, opposera des projets ainsi réprouvés un veto résolu. Non, le sénat ne fera pas cela : l’abnégation a ses limites. Il a déjà voté, l’inquiétude sinon la mort dans l’âme, le retour à Paris et l’amnistie partielle. On lui demande aujourd’hui de frapper les jésuites et les dominicains, à lui qui vient de rouvrir les portes de la France aux débris de la commune. On prétend obtenir de sa docilité qu’il épouse une querelle d’Allemand, qu’il adopte et qu’il couvre de son autorité une