Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/475

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pourquoi, comme d’un air de famille, elle marque à son signe toutes les œuvres du temps. Ce n’est pas évidemment supériorité d’intelligence, ni même d’éducation littéraire. Ce n’est même pas toujours supériorité de goût ; c’est supériorité de justesse d’esprit, de sens moral et d’expérience du monde et de la vie. Supériorité d’expérience, — qu’ils doivent à la connaissance d’eux-mêmes, à la conscience d’une déchéance originelle, ou, si vous l’aimez mieux, pour ne mêler ici rien de théologique, à la conscience de leur imperfection foncière. Supériorité de sens moral, — qu’ils doivent à cette conviction qu’il y a des principes de conduite qu’il n’est permis de transgresser en aucun cas, pour aucune raison, c’est-à-dire, qu’il y a une autre mesure du bien que l’utilité, que le bonheur même et la considération, selon le langage du monde. Supériorité de justesse d’esprit enfin, — qui leur vient de l’idée qu’ils se font du devoir. Le devoir en effet ne consiste pas pour eux seulement dans le respect étroit de l’honneur mondain ou de la morale chrétienne, il consiste surtout dans une certaine idée qu’ils se font du rôle de l’homme dans la société. « Vous y voyez, dit notre du Fossé quand il traverse Nantes, un grand nombre de vaisseaux et une multitude de marchands tout occupés de leur négoce, qui font décharger les marchandises qu’on leur envoie de loin ou qui au contraire en font charger d’autres, chacun deux songeant seulement à son intérêt particulier, et tous ensemble néanmoins travaillant pour le public. » Je ne saurais mieux dire. Ils sont persuadés que le bien public résulte du concours que chacun apporte à l’œuvre commune de la civilisation en se contenant dans les bornes rigoureuses de ses obligations professionnelles. On n’a pas besoin d’une classe d’hommes qui fasse profession de réformer le monde. L’artisan à son établi, le marchand à son comptoir, l’avocat au palais, et qu’après avoir accompli la tâche quotidienne, chacun d’eux travaille au perfectionnement de soi-même : tout ira bien.

Là fut, selon nous, la vraie, la grande supériorité du XVIIe siècle. Le roi gouvernait, Colbert faisait des ordonnances, Turenne faisait des plans de campagne, Bossuet faisait des sermons, des mandemens et livrait des batailles théologiques, La Fontaine faisait des fables, Molière faisait des comédies, et chacun d’eux atteignait la perfection de son genre et léguait à la postérité d’inimitables modèles et d’immortels exemples. Thomas du Fossé pendant ce temps écrivait comme son ami le Nain de Tillemont, de savantes histoires ; et lorsqu’il sentait la fin approcher, il composait pour notre plaisir et notre profit les intéressans Mémoires dont nous avons essayé d’indiquer la physionomie. Nous n’avons pu qu’effleurer le contenu de ces quatre volumes : ils renferment pour l’histoire des mœurs, pour l’histoire de Port-Royal, pour l’histoire générale elle-même des renseignemens du plus grand et du plus neuf intérêt : contentons-nous de les signaler, il suffira que nous ayons réussi à donner quelque envie de les lire.


F. BRUNETIERE.