Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/474

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On peut faire sur un autre point d’importance une observation du même genre. Il est passé presque en proverbe que la littérature du XVIIe siècle aurait ignoré la nature. Je trouve pourtant que, dans les Mémoires de du Fossé, les descriptions naturelles ne manquent pas. Il décrit amplement quelque part un château, et il achève : « On peut dire que cette demeure à l’utile joint l’agrément, si ce n’est qu’elle manque d’eau et qu’elle n’a point de vue,… deux choses qui sont néanmoins presque nécessaires pour rendre un lieu parfaitement agréable. » En un autre endroit il se récrie précisément sur la beauté de la vue qu’on a de divers points de la ville d’Avranches : « On ne peut assurément rien se figurer qui égale la beauté de ce que la nature y présente aux yeux. On voit d’un côté une vallée partagée par divers villages accompagnés de très beaux plants qui semblent former à la vue comme autant de parterres différens. On voit devant soi comme un autre parterre d’eau formé par divers courans de la mer, qui serpente en mille endroits d’une manière qui charme la vue. On voit encore d’un autre côté, c’est-à-dire sur la gauche, une vaste étendue de mer, et le mont Saint-Michel, élevé en rocher tout au milieu. » Que la description n’ait rien de pittoresque, ce n’est pas l’important ; il me suffit que du Fossé ne soit pas insensible « au charme de cette vue, » comme il me suffit de relever ailleurs son cri d’admiration quand il voit pour la première fois « la mer, cette vive image de la puissance et de l’immensité de Dieu, » pour m’assurer que le XVIIe siècle sacrifie la nature, mais qu’il ne l’ignore pas. La nature, à ses yeux, n’est que le cadre de l’activité de l’homme, et pourquoi s’inquiéterait-on du cadre si le tableau vaut la peine d’être examiné ? Ce n’est pas là non plus une discussion que l’on puisse ouvrir et fermer en quatre mots ; mais si Ton veut juger équitablement du XVIIe siècle, retenons ce point, une fois pour toutes, qu’il n’est nullement indifférent à la nature, mais que de parti-pris il la subordonne, et dans un degré tout à fait inférieur, à l’homme lui-même. Et tant de révolutions accomplies depuis lors dans le goût comme dans les mœurs et les institutions n’ont pas fait ni ne réussiront à faire qu’il y ait jamais pour l’homme quelque chose de plus intéressant que l’homme.

C’est ici que Thomas du Fossé se retrouve véritablement supérieur, par cela seul qu’il est de son temps et qu’il en parle la langue. Ce même style qui grave au trait, pour ainsi dire, le contour des choses extérieures, admirable parfois de netteté ; mais d’ailleurs un peu sec et rigide, aussitôt qu’il s’agit de pénétrer l’intérieur de l’homme, devient un instrument merveilleux de finesse et de précision. Comme cette qualité de l’observation morale n’est pas discutable ni même disputée sérieusement à la prose française du XVIIe siècle, je me borne à dire que, sous ce rapport, les Mémoires de du Fossé ne sont indignes ni de Port-Royal ni du XVIIe siècle. Il vaut presque Nicole. Je voudrais indiquer seulement d’où vient, à quoi tient cette qualité de prose et