Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/54

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femmes, qui ont vécu des siècles avant nous, semblent parler directement à notre oreille et nous faire l’aveu de leurs passions, de leurs artifices, de leurs joies, de leurs tristesses. Si ces confessions involontaires offrent déjà tant d’intérêt lorsque par la voix d’un livre elles s’adressent en même temps à des milliers de lecteurs, qu’est-ce donc lorsque vous devez à quelque circonstance propice de les entendre seul à seul, en fouillant dans des archives inexplorées, lorsque vous tenez entre vos mains ces feuilles jaunies où l’ardeur de sentimens passagers s’est inscrite en traits dont la durée semble une ironie, lorsque la poudre qui a servi à sécher l’écriture s’attache encore au rude papier d’autrefois et vous montre que votre main indiscrète a été la première et la seule à remuer ces cendres du passé ? La moindre feuille de papier s’anime alors d’une vie singulière ; une lettre, un brouillon informe, quelques mots tracés à la hâte sur une enveloppe ou sur le dos d’une carte à jouer, vous paraissent dignes d’être déchiffrés à tout prix, car c’est la voix affaiblie d’un être humain qui arrive encore à votre oreille. Il y a même dans ces découvertes une sorte de mirage dont, au point de vue de la publication, on doit se méfier ; mais tant que ce mirage dure, il faut convenir que l’illusion en est singulièrement enivrante et douce.

On comprendra donc aisément que je n’aie pas vu sans émotion s’ouvrir devant moi la porte de la vieille tour où sont conservées les archives du château de Coppet. Je savais qu’aucune curiosité banale n’avait été admise à franchir celte porte dont la solide armature de fer inspirait à mon enfance une terreur respectueuse, et je crois qu’un étranger même n’eût pas été insensible à l’attrait d’interroger librement tous ces témoignages de la vie de deux générations et de deux sociétés disparues. Je me hâte cependant de dire que, si ces documens n’étaient que des papiers de famille, je ne chercherais pas à satisfaire par la publication même partielle de ces papiers la curiosité qu’inspire toujours la vie privée de personnages plus ou moins connus. Mais, par le fait des circonstances, il y a peu d’hommes ou de femmes ayant tenu quelque place à la fin du siècle dernier ou au commencement de celui-ci, depuis Voltaire jusqu’à Chateaubriand, et depuis la duchesse de Choiseul jusqu’à Mme Récamier, dont l’écriture ou le nom ne se trouve dans les vingt-sept volumes de lettres adressées à M. ou à Mme Necker, et dans les liasses à peine classées qui contiennent les papiers de Mme de Staël. Pour ne parler que de M. et Mme Necker, qui feront seuls l’objet de cette première série d’études, Buffon, Grimm, Marmontel, d’Alembert, Diderot, Mme du Deffand, Mme Geoffrin, Mme d’Houdetot, bien d’autres encore que je pourrais citer furent de leurs amis et de leurs correspondans, Aujourd’hui que les moindres lettres