Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/549

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


chose du mariage, et Saint-Simon pensa qu’il allait devenir public, en voyant que le duc de Chartres était appelé chez le roi. « Comme je jugeai bien, dit-il, que les scènes seraient fortes, la curiosité me rendit fort attentif et assidu. » Alors commence un des récits les plus vifs et les plus agréables qu’il ait écrits. C’est d’abord ce qu’il n’a pas pu voir, ce qu’on lui a raconté, l’entretien du roi avec le duc de Chartres et Monsieur ; puis la scène publique, ce qui se passe pendant l’appartement (on appelait ainsi la réunion de toute la cour dans la grande galerie de Versailles, depuis sept heures du soir jusqu’à dix, que le roi se mettait à table). Rien ne lui échappe ; il a tout vu, tout observé, Madame surtout, indignée, furieuse contre son fils et son mari, qui avaient si facilement cédé au désir du roi. « Elle se promenait dans la galerie avec Châteautiers, sa favorite, et digne de l’être ; elle marchait à grands pas, son mouchoir à la main, pleurant sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et représentant fort bien Cérès après l’enlèvement de sa fille Proserpine, la cherchant en fureur et la redemandant à Jupiter. » Autour d’elle, de son mari, de son fils, tout le monde était contraint, silencieux ; une sorte de gêne et d’embarras régnait partout. Seul, notre précoce observateur jouissait du spectacle. « La politique rendit cet appartement languissant en apparence, mais en effet vif et curieux. Je le trouvai court dans sa durée ordinaire ; il finit par le souper du roi, duquel je ne voulus rien perdre. » En effet, il note tout, l’attitude de Monsieur, du duc de Chartres, du roi surtout, qui, au milieu de tous ces personnages émus et gênés, conserve sa sérénité ordinaire. « Je remarquai que le roi offrit à Madame presque de tous les plats qui étaient devant lui, et qu’elle les refusa tous d’un air de brusquerie, qui jusqu’au bout ne rebuta pas l’air d’attention et de politesse du roi pour elle. » Il remarque aussi qu’au moment de se retirer « il fit à Madame une révérence très marquée et basse, pendant laquelle elle fit une pirouette si juste que le roi en se relevant ne trouva plus que son dos. » Tout se termine enfin par l’éclat du lendemain. Pendant que Madame traversait la galerie pour aller à la messe, « M. son fils s’approcha d’elle, comme il faisait tous les jours, pour lui baiser la main. En ce. moment, Madame lui appliqua un soufflet si sonore qu’il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de toute la cour, couvrit de confusion le pauvre prince, et combla les infinis spectateurs, dont j’étais, d’un prodigieux étonnement. » Voilà, dès le premier moment, Saint-Simon dans son rôle véritable. A dix-sept ans, il a si bien vu, si profondément observé cette scène que plus de cinquante années n’ont pu l’effacer de son souvenir ; et remarquez qu’il n’en a rien retrouvé dans ses papiers, car nous savons qu’il n’écrivait pas encore ce qu’il voyait tous les jours. Mais il n’avait guère besoin d’écrire : tout se gravait