Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/678

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fait preuve d’un savoir, d’une intelligence pratique, d’une habileté et d’une autorité de parole qui auraient honoré des législateurs rompus à la discussion des grandes affaires ? Quels monumens, quels témoignages de sa vigueur et de sa fécondité cette éloquence nous eût laissés si la liberté politique, au lieu d’être une concession temporaire et révocable du pouvoir absolu, eût été une institution permanente, ou du moins régulière, assurant le retour périodique des assemblées et définissant avec précision le rôle de la parole, les attributions des députés ! Telle qu’elle est, avec ses rudesses, ses illusions naïves, ses négligences et ses lacunes, elle nous plaît par un caractère de loyauté, de franchise et de sagesse, visible d’un bout à l’autre de cette histoire. Ce qui domine dans ces assemblées confuses, inexpérimentées, pleines de passions locales et d’étroits préjugés, c’est un fonds de probité et d’honneur, un zèle sincère pour le bien de l’état, pour le soulagement des maux du peuple, et en même temps une invariable fidélité aux principes du gouvernement. Même en pleine sédition, il n’est pas une seule de ces harangues des états qui porte atteinte à la personne et à l’autorité du roi. Ces rudes discoureurs maltraitent les courtisans, maudissent les gens de finance et les gens de guerre ; ils n’épargnent ni le clergé, ni la noblesse, ni la justice, ni les officiers de la couronne : leur critique, dans ses plus grandes licences, s’arrête sur les marches du trône ; elle sépare le prince de ses ministres et pratique d’instinct, sans la connaître, cette théorie, cette fiction de l’irresponsabilité royale qu’on a si vainement essayé d’inculquer à notre public moderne. Suppléant par sa droiture à la science qui lui manquait, l’ancienne France avait les mœurs des pays libres sans en posséder les institutions ; il est permis de croire que la royauté aurait mieux compris ses vrais intérêts si, au lieu de s’isoler dans le despotisme, elle s’était plus librement confiée à un dévoûment si sûr et n’avait pas durement repoussé une opposition si loyale.

A dater de 1615, l’histoire des états-généraux est close, leur rôle est terminé. Ils n’existent plus que de nom, comme une espérance vague pour les peuples, comme un moyen extrême et redouté, comme un remède pire que le mal, pour le pouvoir en détresse. Et lorsqu’après cette longue disgrâce, invoqués par l’irritation croissante de l’opinion devenue irrésistible et par l’incapacité d’un gouvernement aux abois, ils sortent d’une désuétude deux fois séculaire et viennent donner à l’immense insurrection dès longtemps préparée les formes légales d’une antique tradition de liberté, c’est pour disparaître aussitôt, avec l’ancien régime tout entier, et faire place aux constitutions démocratiques de la France renouvelée. Tout le monde sait que, de 1615 à 1789, durant cette