Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/685

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


que longtemps après il pleurait encore en y faisant allusion. Il passa par toutes les étapes de la misère littéraire et connut toutes les humiliations. Il offrit ses manuscrits à des éditeurs, qui, voyant ses fortes épaules, lui conseillèrent de se faire portefaix. Il se mit aux gages des libraires et fut quelquefois obligé, lorsqu’il leur écrivait, de leur rappeler qu’il n’avait pas diné ; une de ses lettres porte pour signature : Johnson impransus. On lui avait dit qu’avec 30 livres par an on pouvait vivre à Londres et fréquenter la bonne compagnie, à la condition de regarder le souper comme une superfluité et de ne faire de visites que les « jours de chemise blanche. » La recette ne lui fut pas inutile, et il trouva moyen de la simplifier encore en supprimant, de loin en loin, dans son budget le chapitre du logement. Beaucoup de littérateurs vivaient alors ainsi, attendant chaque matin un de ces tours de roue de la fortune qui mettent l’écrivain en vue, et souvent réduits le soir à se passer de gîte. Cependant la littérature commençait à devenir un métier lucratif. Sans compter Pope, qui avait reçu 8,000 livres pour sa traduction d’Homère, les poètes comme Young et Gray, les historiens comme Hume et Robertson, les romanciers comme Fielding et Sterne n’avaient pas à se plaindre du public. Il n’était pas rare qu’un seul livre heureux donnât l’indépendance à son auteur. Si Johnson resta longtemps en servitude, il le dut un peu à l’indolence naturelle de son tempérament. Un poème, London, composé à l’imitation d’une satire fameuse de Juvénal, avait attiré sur lui l’attention et la bienveillance de Pope, qui s’entremit pour obtenir en faveur de son jeune confrère une charge dont le petit revenu aurait suffi à ses besoins. Malheureusement il fallait pour la remplir un grade que l’université de Dublin ne voulut pas conférer à Johnson, et celui-ci retomba sous le joug des libraires. Il fit des traductions de tout genre, rendit compte des débats du parlement sous une forme détournée, car la reproduction des discours était en principe interdite, et sur les notes que lui apportaient des sténographes de rencontre mit plus d’une fois un peu de sa prose dans l’éloquence de Pitt. Il accepta même de dresser un catalogue de bibliothèque. Il est vrai que, le libraire qui l’employait lui ayant reproché sa négligence, Johnson, qui connaissait son Lutrin, le renversa par terre d’un coup d’in-folio. On montrait encore en 1812 dans une boutique de Cambridge le projectile historique : c’était une Bible des Septante, La liste des ouvrages que la nécessité arrachait alors à Johnson serait sans doute assez longue. Les uns, publiés sans signature, n’ont pas laissé de traces ; les autres sont oubliés. Il n’en est qu’un qui se lise maintenant avec intérêt, c’est la biographie d’un homme de lettres. Richard Savage était le personnage le plus