Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/686

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remarquable de cette bohème littéraire dont le quartier de Grub-street était le centre. Fils illégitime, ou réputé tel, de la comtesse Macclesfield, et persécuté par sa mère, qui ne s’était pas contentée de l’abandonner, sa naissance, ses malheurs, ses aventures de taverne et un certain talent de versificateur lui avaient fait à la longue une réputation dans la société. On a aujourd’hui quelques doutes sur la véracité de récits qui cependant ne furent jamais contredits par la comtesse Macclesfield. Ce qui est certain, c’est que Johnson les acceptait avec tout le monde et que, s’étant attaché à Richard Savage, il a fait de l’aventurier un portrait qui répond bien au roman de sa vie. Sous sa plume, le sujet s’est agrandi ; ce n’est plus seulement l’existence assez méprisable d’un médiocre écrivain qu’il raconte, c’est encore toute une société, avec ses mœurs brillantes à la surface, au fond singulièrement grossières, qu’il révèle à son lecteur.

L’impression est d’autant plus vive que l’auteur, tout honnête homme qu’il soit, ne peut cacher son faible pour le guide peu scrupuleux qui l’avait sans doute introduit dans plus d’une joyeuse compagnie, et avec lequel il avait maintes fois arpenté les rues de Londres en quête d’un logis ou d’une taverne pour y passer la nuit. La raison de cette indulgence est du reste tout à son honneur. Richard Savage lui avait témoigné de l’intérêt, et Johnson avait la mémoire très longue : il n’oubliait jamais ceux qui lui avaient voulu du bien, ni les autres non plus. « Hervey, disait-il à la fin de sa vie en parlant d’un des amis de sa jeunesse, Hervey était un homme vicieux, mais il fut très bon pour moi. Appelez un chien Hervey, et je l’aimerai. » Heureusement la gratitude n’allait pas chez lui jusqu’à l’imitation. Il ne dut à Richard Savage qu’une connaissance peut-être un peu trop intime des mœurs littéraires de la seconde partie du XVIIIe siècle ; et, au rebours de son héros, il sut garder son indépendance et sa dignité. Pleine de faits curieux pour l’histoire de la littérature, la Vie de Richard Savage offrait encore un autre mérite. Le style en était original et présentait déjà tous les traits distinctifs de la manière johnsonienne, c’est-à-dire une certaine partialité pour les mots dérivés du latin, le goût des périodes par antithèse, le long développement de la phrase, et en général un penchant à monter sur des échasses pour rehausser des lieux communs. En revanche, une grande vigueur, une clarté parfaite, une rare propriété d’expression et des tours heureux venaient racheter ce que l’ensemble avait de trop solennel et de tragique. Cette façon grandiose de parler aurait quelquefois semblé plus à sa place sur la scène. Johnson essaya de l’y transporter. Depuis longtemps, fidèle au précepte de tous les arts poétiques, il polissait et