Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/77

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écoutée d’un père dont il choquera également la tendresse et l’ambition. Cependant je ne désespère pas de le vaincre. L’amour me rendra éloquent. Il voudra mon bonheur, et s’il le veut il ne songera pas à m’éloigner de vous. Ma philosophie, disons mieux, mon tempérament me rend insensible aux richesses. Les honneurs ne sont rien pour qui n’est pas ambitieux. Si je me connois, ja n’ai jamais ressenti les atteintes de cette passion funeste. L’amour de l’étude faisoit ma seule passion jusqu’au temps où vous m’avez fait sentir que le cœur avoit ses besoins aussi bien que l’esprit, qu’ils consistoient dans un amour réciproque. J’ai appris à aimer, vous ne m’avez pas interdit l’espérance. Quel sort plus heureux pour moi que de pouvoir voir arriver ce temps où je pourrois vous répéter à chaque instant combien je vous aime et vous entendre dire quelquefois que je n’aimois pas une ingrate.

Il me reste encore quelque espace : j’ai essayé de le remplir par quelque chose d’un peu moins sérieux, mais mon cœur est trop serré. Je ne puis que vous répéter que je suis et que je serai toujours avec une considération toute particulière,

Mademoiselle,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

E. GIBBON.

Lausanne, 9 février.


Peut-être le ton de cette apologie ne suffit-il pas à détruire les soupçons de Suzanne Curchod, car elle crut prudent de conserver copie de la réponse qu’elle adressa à Gibbon. C’est ainsi que je puis en donner le texte.


Vous assurer que j’ai receu votre lettre sans plaisir, ce seroit sans doute donner des marques d’une pruderie presque aussi ridicule qu’affectée. Il est vrai que j’avois imaginé que, soit caprice, soit raison de votre part, vous aviés changé les sentimens que je vous connoissois contre des idées peut-être aussi convenables à votre fortune que funestes à votre bonheur. Ce dernier trait m’étoit moins suggéré par un amour-propre excessif que par le juste sentiment du prix d’un cœur dont vous vous sériés privé par votre propre faute ; je dis par votre propre faute, car si vous l’abandonnés en faveur de votre devoir, je ne crois pas absolument que vous devrés le regretter, puisque moi-même je vous mépriserois presque autant que je vous estime si vous étiés capable de rien faire, je ne dis pas contre les ordres d’un père si tendre (car je ne m’y prêterois jamais), mais seulement, si vous vous contentiés d’arracher une permission qui ne laisseroit pas de répandre l’amertume sur ses vieux jours et peut-être de faire descendre ses cheveux blancs avec douleur dans le sépulchre. Et d’ailleurs que