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donné la théorie ou la somme du radicalisme russe et dans un roman bizarre et indigeste, écrit au fond d’une prison, il en a donné le poème et l’évangile[1].

Ce n’est peut-être pas faire tort à Tchernychevski que d’attribuer à son long et fastidieux roman plus d’ascendant sur ses disciples et sur les jeunes têtes russes qu’à ses traités didactiques. Cet homme, dont l’influence avait détrôné celle de Herzen et auquel la Sibérie et de longues souffrances ont donné l’auréole du martyre, était regardé par beaucoup de ses compatriotes comme un des géans de la pensée moderne, un des grands pionniers de l’avenir, un Fourier ou mieux un Karl Marx russe[2]. En dépit de toutes les admirations dont il a été l’objet et de l’originalité réelle de son esprit, les idées de Tchernychevski, pas plus en économie politique qu’en philosophie, n’ont rien de bien original. La forme et les détails peuvent être nouveaux et individuels, le fond des théories appartient à l’Allemagne, à l’Angleterre, à la France. Ce qui donne à l’œuvre de Tchernychevski, à son roman du moins, le plus de saveur de terroir, c’est peut-être encore l’espèce de réalisme mystique et visionnaire qui se retrouve chez maint nihiliste. Si grand du reste qu’ait été sur la jeunesse l’ascendant de Tchernychevski et de quelques autres écrivains de la même école, le nihilisme contemporain est loin de suivre servilement les leçons des maîtres qu’il glorifie, il doit plus à leurs visions romanesques qu’à leurs déductions scientifiques[3].

Au point de vue psychologique, on pourrait dire que le nihilisme est sorti de la réunion de deux penchans opposés du caractère

  1. Tchernychevski a débuté, en 1855, par un traité d’esthétique naturaliste sur les rapports de l’art et de la réalité (Estetitcheskiia otnochéniia iskoustva i désvitelnosti). Un peu plus tard, dans un essai intitulé le Principe anthropologique en philosophie (Antropologitcheskii princip v filosofii), il exposait un système de matérialisme transformiste, défendait l’unité de principe dans la nature et dans l’homme, et ramenait toute la morale au plaisir ou à l’utilité. En 1860, il publiait dans une revue, le Sovremennik, une traduction avec une critique de l’Économie politique de Stuart Mill, ouvrage traduit depuis en français sous le titre d’Économie politique jugée par la science ; critique des principes de Stuart Mill (Bruxelles, 1874). Dans ce livre, l’écrivain russe se sert, au profit du socialisme, de toutes les armes que lui peuvent fournir certaines théories de l’école économique anglaise, de Malthus et de Ricardo en particulier. En 1863 enfin, le Sovremennik, peu de temps après supprimé, a publié sous le voile de l’anonyme le roman Que faire ? (Chto délat) écrit dans les prisons de Pétersbourg. Ce roman a aussi été traduit ou mieux résumé en mauvais français dans une édition de Milan (1876).
  2. Voyez par exemple l’introduction d’une brochure intitulée : Lettres sans adresse, petit ouvrage inachevé et inédit de Tchernychevski, traduit en français (Liège, 1874) et donné en russe, la même année, dans la revue révolutionnaire le Vpered.
  3. Dès 1867, les éditeurs des œuvres de Tchernychevski (Sotchineniia Tchernychestkago, Vevey, 1868), regrettaient de voir la jeunesse s’éloigner des enseignemens du maître en ce sens qu’elle en goûtait surtout le côté négatif.