Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/840

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et les incommodait fort. De vrai, ce démon n’était pas des pires, car, s’il était importun, au moins ne faisait-il aucun mal. Rémi en conclut que le diable est partout, dans les temples les plus saints, dans les cellules des anachorètes, au milieu des saints conciles. A force de croire au diable, on finit par ne plus croire à Dieu.

En Lorraine, Rémi retrouva le démon. Cette fois il s’agissait de le combattre, et on peut être assuré que Rémi ne s’en fit pas faute. Les moindres indices lui servent pour retrouver la trace de Satan. Un jour, Catherine souffle sur un charbon allumé près du visage de Lolla, qui était enceinte. Par ce maléfice, Lolla ressentit aussitôt les douleurs de l’enfantement et put à peine rentrer au sien domicile devant que d’accoucher. Catherine est prise et brûlée comme sorcière. — Jeanne prend une coquille d’escargot et la réduit en poudre ; cette poudre fait mourir tous les moutons de Barbara. Sur ce point Rémi disserte fort savamment. Cette poudre était-elle nuisible en elle-même ou par l’intention de nuire ? En fut-il comme de cette fontaine de Dodone, dont parle Pline, où les flambeaux éteints s’allumaient et où s’éteignaient les flambeaux allumés ? Le savant conseiller de Lorraine restant indécis, il nous est bien permis de ne pas résoudre la question. Des voyageurs s’égarent la nuit, et ne peuvent retrouver leur chemin, c’est la vieille femme qu’ils ont rencontrée tout à l’heure qui leur a jeté un sort. Ce qui préoccupe surtout Rémi, ce sont les effets des poudres magiques sur la santé. Il s’étend avec complaisance sur ce sujet, cherchant des exemples chez les anciens, parmi lesquels il a surtout lu et relu l’Ane d’or d’Apulée, et il prend pour argent comptant la fantaisie du romancier latin. Que les maladies aient une cause naturelle, simple, voilà ce que Rémi ne saurait admettre. En cherchant bien, on finit toujours par découvrir une sorcière. Un paysan est blessé par une épine, c’est une sorcière qui envenime le mal. Le mal guérit, c’est que la sorcière a eu peur. Un jeune enfant, debout près de la fenêtre, tend le bras pour prendre un nid d’oiseaux : il tombe et meurt des suites de sa chute. N’y a-t-il pas évidemment de la sorcellerie ? Le pis de toutes ces sottises, c’est qu’elles se terminent toujours par un bûcher allumé.

La sorcière qui avait fait tomber l’enfant par la fenêtre était une vieille mendiante qu’on appelait l’ânière. On la prend, on l’interroge, on la torture. Pendant qu’elle est ainsi soumise aux horreurs de la question, la pauvre folle, les cheveux hérissés et la stupeur dans les yeux, regarde fixement un des angles de la salle : « C’est le démon, dit-elle, mon petit maître (magistellus), qui me regarde. Il a l’aspect féroce ; ses doigts sont crochus et bifurques comme ceux des crabes ; sur son front s’élèvent deux cornes toutes droites, » En