Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 37.djvu/88

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


M. de Mont… Mais quelle fut ma douleur lorsqu’au moment le plus affreux de ma vie, vous, sur qui seul mon cœur se reposoit, m’abandonnâtes à l’horreur de mon désespoir, pendant que cet homme que j’avois méprisé…, pendant que d’autres qui m’étoient presque inconnus… Mais laissons cette odieuse comparaison, je suis trop foible encore pour m’y arrêter longtemps.

Entraînée par toutes les réflexions que votre conduite faisoit naître et par la situation de ma chère et respectable mère, je me soumis à mon sort ; tous les arrangements étant pris, je rompis sur un prétexte assez plausible presque au moment de la conclusion, ce que je puis encore prouver par une suite de lettres. Mon cœur, trop ingénieux à vous justifier, m’avoit fait imaginer un genre de vie aussi pénible qu’ennuyeux, mais qui fournissoit abondamment à la subsistance de ma chère mère. Je l’ai mené ce genre de vie pendant trois ans entiers ; instruite par une personne qui m’étoit dévouée, toute votre conduite me confirmoit dans mon opinion et m’aidoit à supporter mon état. Si pendant ces trois ans je ne me suis pas attirée l’estime de tous les Genevois, si ma mère n’a pas versé des larmes de joye sur les marques de cette estime qu’on me prodiguoit, si je n’ai pas rejeté toutes les propositions de mariage et toutes les assiduités des hommes aimables, j’avouerai alors que j’ai des sujets de rougir. Je ne puis m’exprimer avec autant de force sur les séjours momentanés et de pur délassement que j’ai fait à Lausanne ; le plaisir d’être loin des leçons et de l’esclavage, et surtout le charme inexprimable, et qui m’avoit été inconnu pendant la vie de mon père, d’avoir ma mère pour témoin continuel de mes amusemens et pour jouir des légers triomphes de mon amour-propre ; tout, dis-je, m’engageoit à m’attirer la jalousie des femmes et la critique des hommes que je ne goutois pas. Mais si parmi ceux qui me plaisoient on peut en montrer un seul qui vous ait effacé de mon cœur, j’avouerai encore que je dois rougir près de vous ; auriez-vous reçeu de fausses impressions ? Je me flatte que mon caractère vous est trop connu pour vous permettre d’ajouter foi à de simples propos. Deux choses cependant peuvent encore m’inquieter, un portrait en miniature fait à mon inscu par un peintre dont j’ignorois même l’existence, cinq ou six quatrains arrachés par une suite de plaisanteries dont je puis faire voir le commencement et qui respirent, malgré cela, le sentiment qui m’occupoit encore ; mais non, ces deux choses sont entre les mains d’un homme incapable de bassesse et de fourberie. Eh ! pourquoi chercher ailleurs une cause qui m’est trop connue ? Que me reste-t-il à présent, que de bénir à genoux cet être suprême qui m’a arrachée au plus grand de tous les malheurs. Oui, je commence à le croire, vous auriez gémi sur mon existence ; elle pouvoit nuire à vos projets de fortune ou d’ambition, et vos regrets mal déguisés m’auroient conduite au tombeau par la route du désespoir ; rougirois-je de vous avoir écrit ?