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sont atteints, et, faisant un retour sur le passé, il regrette ces jours trop vite écoulés où son âme, heureuse de croire, ne s’égarait pas à la poursuite d’insondables mystères.


La douleur et le désenchantement — font comme partie de moi-même, — et le grossier matérialisme — de notre époque indifférente — couvre mon front de ténèbres — et ouvre à mes pieds un abîme.

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Quand je pense à ce que j’ai été, — je renouvelle de profondes blessures, — et il me semble que je porte — la mort au dedans de moi. — Je ne vois plus ce que je voyais auparavant, — je ne sens plus ce que j’ai senti ; — pas un battement de mon cœur — ne répond à mon appel ; — j’invoque le ciel et il reste muet, — je cherche ma foi et je l’ai perdue.


Du reste, il faut le reconnaître, ce n’est pas encore dans ces discussions philosophiques, ni dans ces attaques un peu superficielles contre la science que notre poète s’est élevé le plus haut. Comme l’a déjà dit un critique de son pays, on n’y sent pas assez l’angoisse déchirante d’une âme vraiment torturée par le doute ; on n’y retrouve pas cette émotion profonde qui anime comme au premier jour les vers de Lucrèce ou les pensées de Pascal. Ses plaintes, sa douleur, si sincères qu’on les suppose, seraient plutôt d’un homme découragé qui a vu s’en aller une à une les illusions de sa jeunesse, qui les regrette et qui les pleure. Sans doute, il prendra toujours parti pour la justice contre l’arbitraire et pour la vérité contre te mensonge ; mais, sauf dans une pièce, la Duda, qui contient de beaux passages, les idées ne dépassent guère le niveau de celles qui viennent à tout homme honnête, et sont plus raisonnables que poétiques. Pour atteindre à la haute inspiration, il semble que M. Nuñez de Arce ait besoin de donner à sa pensée un cadre mieux défini et une forme plus précise. Alors seulement il est tout à fait maître de son talent. La preuve en est dans ces petits poèmes lyriques, dont il s’est fait comme un genre à lui et qui composent déjà la partie durable de son œuvre. C’est là qu’il présente sous des couleurs vraiment saisissantes, les péripéties du drame intime dont l’âme humaine est le théâtre. Soit qu’il emprunte son héros aux données de l’histoire, soit qu’il le tire de son imagination, il personnifie, si l’on peut dire, dans des types choisis, l’éternelle lutte de l’homme aux prises avec les passions, le doute ou la douleur. Tantôt planant dans l’idéal sur les ailes de la fantaisie, tantôt ramené brusquement vers la triste réalité, passant tour à tour des tableaux les plus gracieux aux scènes les plus tragiques, et des sentimens