Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 39.djvu/43

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par le premier consul, et ne fut rétablie que plus tard, en 1832, par M. Guizot, sous la forme qu’elle a encore aujourd’hui. Les principaux de ces idéologues qui déplaisaient tant au général Bonaparte étaient Destutt de Tracy et Cabanis : l’un, membre libéral du conseil des cinq cents sous le directoire ; l’autre, ami de Mirabeau, tous les deux consacrés à l’analyse des sensations et des idées, comme on appelait alors la philosophie, mais l’un se servant surtout de la méthode subjective, l’autre de la méthode objective ; l’un plutôt idéologue, ayant lui-même inventé le mot, l’autre plutôt physiologiste et médecin ; tous deux élèves convaincus de Condillac, mais travaillant à la fois à le développer et à le réformer, le premier, en restituant à l’esprit humain, avant Maine de Biran, un germe d’activité trop méconnu par Condillac, pour lequel le moi était tout passif, le second en rétablissant dans la statue du maître un élément inné et Spontané, sacrifié par celui-ci à une extériorité toute mécanique. Destutt de Tracy mériterait sans doute une étude à part, mais qui nous éloignerait trop de notre objet : nous devons nous borner à Cabanis.

Cabanis est surtout connu dans l’histoire de la philosophie comme représentant du matérialisme, et il faut convenir qu’il a eu le malheur de fournir à cette doctrine une de ses formules les plus maladroites et les plus révoltantes. G’est lui qui a dit que le cerveau digère les pensées comme l’estomac digère les alimens, et qu’il opère à proprement parler a la « sécrétion de la pensée[1]. » C’est encore lui qui a dit que « le moral n’est que le physique considéré sous certains points de vue plus particuliers. » Cependant il ne faudrait peut-être pas exagérer la valeur de certaines expressions malsonnantes. Non seulement nous pouvons invoquer sa Lettre sur les causes premières, écrite plus tard à la vérité, mais à un point de vue de beaucoup supérieur à celui des matérialistes, mais encore nous devons rappeler que Cabanis lui-même, dans son plus célèbre ouvrage, proteste contre l’intention d’avoir écrit pour favoriser une certaine philosophie particulière : il se déclare incompétent pour tout ce qui regarde les causes premières, et prétend ne s’être placé qu’au point de vue de la seule expérience ; la vérité est que les expressions signalées plus haut ne font point partie intégrante et essentielle de son ouvrage, qu’on pourrait les supprimer sans en altérer le caractère, et que, sauf une part d’influence trop grande peut-être accordée au physique, ce qui est assez naturel

  1. M. Ch. Vogt a eu l’idée heureuse de renchérir sur cette expression et de présenter la même pensée sous une, forme encore plus agréable à l’esprit, en disant que le cerveau sécrète la pensée, comme «les reins sécrètent l’urine.» et il a fallu que M. Büchner lui-même fît voir combien cette pensée est fausse, non-seulement en physiologie, mais même au point de vue matérialiste.