Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 41.djvu/132

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droit pourra-t-on les retenir à bord, les y ramener, s’ils désertent ? La loi n’a pas de peines contre la violation de ces contrats privés. Et, de tous côtés, de Thasos, de Maronée, des riches cités de l’Asie, on sollicite les marins ainsi rassemblés à la désertion. « Votre chef, leur dit-on, est ruiné, votre patrie ne pense même pas à vous, et vos alliés manquent du nécessaire. » Plus les rameurs sont robustes et bien exercés, plus ils excitent la convoitise des ports où ils relâchent. Les triérarques sont tentés de regretter leur zèle. S’ils avaient accepté les matelots que leur offraient les démarques, personne ne les leur aurait enviés. Ce sont là des regrets stériles ; la trière se trouve à peu près désarmée, il est indispensable d’envoyer chercher à Lampsaque des matelots. Lampsaque, c’est l’île de Sainte-Thomas de l’antiquité, un bureau de placement pour tous les bandits de la côte. « Cours donc à Lampsaque, mon brave Euctémon ; voici de l’argent, voici des lettres, amène-moi les meilleurs marins que tu pourras enrôler. » Un champ d’oliviers, une vigne y ont encore passé ; le triérarque du moins â le droit de compter sur son équipage. « Je ne connais ici d’autre commandant qu’Apollodore, répondra Posidippe au délégué qui invoque d’un ton impérieux les ordres de l’amiral. Apollodore nous paie, c’est Apollodore seul que j’écoute. »

il fallait vraiment qu’un procès célèbre vînt nous l’affirmer pour que semblable anarchie ne nous laissât pas incrédules. Aussi la suprématie maritime, qui était autrefois le domaine exclusif d’Athènes, semble-t-elle aujourd’hui à la portée de tous ; il n’est petit tyran, république née d’hier, qui n’y prétende. Un tage de Thessalie armera ses flottes avec des pénestes, sorte d’ilotes qu’on n’a pas besoin de ménager, et la Grèce comptera une puissance maritime de plus. Les Thébains eux-mêmes, qui n’ont jamais figuré qu’à titre d’auxiliaires dans les batailles navales, iront chasser les Athéniens des eaux de l’île de Rhodes et des côtes de la Cilicie. Il n’y a plus de marine ! ou du moins le temps des grandes marines est passé. En un mois, en deux mois, tout état peut en avoir une.

La marine thébaine ne fut, comme la puissance de Thèbes, qu’un éclair. Une flotte macédonienne eût possédé de plus solides fondemens, car c’était de la Macédoine que la Grèce tirait depuis longtemps ses bois de construction ; les flottes de Philippe firent cependant très peu parler d’elles ; l’histoire nous les montre impuissantes à donner au fils d’Amyntas la possession de Byzance. Ne se jugeant pas de force à faire avec ses vaisseaux la grande guerre, Philippe se rejeta sur la guerre de course. Il se servit de ses trières pour arrêter au passage les convois de blé des Athéniens. Alexandre, son fils, eut d’abord le secours de toutes les