Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 41.djvu/145

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


autres pâlissent, mais il a évidemment fait rebrousser chemin à la pensée grandiose d’un héros sorti du même moule que Mahomet. Prendre l’Europe à revers en soulevant sous ses pas une race déchue plutôt que dégénérée fut un instant, dit-on, le rêve de Bonaparte. De toutes les familles humaines, la plus naturellement belliqueuse n’est-elle pas, en effet, la descendance d’Ismaël ? Il ne faudrait qu’un nouveau prophète pour la mettre en mouvement. Dans l’armée d’Ibrahim, il m’a semblé retrouver un instant l’armée d’Alexandre : les voilà bien ces soldats de fer, exempts de bagages, « qui trouvent partout un endroit pour camper et des vivres pour se nourrir. » Au temps même de Soliman le Grand l’armée turque est au contraire devenue déjà presque aussi pesante que l’armée de Darius.

Si nous en devons croire Jenkinson, pour envahir la Perse avec 300,000 hommes, il ne fallut pas au fils de Sélim moins de 200,000 chameaux [1]. — Un chameau peut porter la charge de trois bœufs ou celle de deux mulets. — Et quel faste inutile, quel pompeux déploiement d’un luxe sans objet ! Comme on sent bien que la mollesse asiatique ne tardera pas à se glisser dans ces rangs, dont l’aspect imposant éblouit encore le marchand anglais ! Le 4 novembre 1553, Jenkinson a vu 90,000 hommes venir dresser leurs tentes dans la plaine d’Alep ; les autres troupes avaient pris la route de l’Arménie. Devant le Grand-Seigneur, autrement appelé le Grand-Turc, marchaient 6,000 cavaliers, tous vêtus d’écarlate ; puis s’avançaient 10,000 tributaires en habits de velours jaune, coiffés à la tartare de chapeaux, jaunes aussi, de deux pieds de haut. A la base du bonnet s’enroulait par des plis nombreux une longue bande d’étoffe de la même couleur. Ces soldats portaient tous leur arc à la main, ainsi que font les Turcs. Quatre capitaines, dont la haute mine est encore rehaussée par un splendide costume de velours cramoisi, conduisent chacun 12,000 hommes bien armés, le morion en tête, l’épée courte au côté. Tout cela, ce n’est que de l’infanterie légère ; voici le corps redouté qui tant de fois a fait trembler l’Europe ! voici les 16,000 janissaires qui passent ! Un casque de velours blanc leur couvre le front, laissant pendre en arrière une longue traîne, une sorte de couvre-nuque, assez semblable à un chaperon français ; sur le devant de ce casque, juste au milieu du front, est fixé un demi-cylindre d’argent massif, haut de plus d’un pied et tout garni de pierres précieuses. Au sommet de l’étrange coiffure se dresse un grand plumet qui se balance

  1. Ce chiffre paraîtra sans doute invraisemblable : Qu’on n’oublie pas cependant qu’une seule, campagne dans l’Afghanistan a coûté 60,000 chameaux au Pendjab, qui en possédait à cette époque 180,000.