Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 41.djvu/19

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rapidement, près de la montée qu’il faut franchir pour arriver jusqu’à la maison de Mme de Warrens ; c’est le chemin décrit par Rousseau quand il raconte son arrivée à la porte de sa bienfaitrice. De là, un autre sentier, s’il peut toutefois s’appeler ainsi, tant il est étroit et escarpé, monte, toujours à travers les vignes, jusqu’à un repli du terrain occupé par la petite propriété des parens de Lanfrey. Le site prêtait à la rêverie, et Rousseau l’avait choisi pour aller, dit-il, chaque matin prier l’Être suprême. Plus d’une fois, ceux que la curiosité a poussés vers ces lieux, entre 1833 et 1847, ont pu rencontrer à cette même place un autre jeune homme d’une constitution assez frêle, aux traits fins, à l’air un peu sauvage, qui semblait, comme l’a dit un de ses biographes, respirer, pour ainsi dire, quelque chose de l’âme ardente et mélancolique de l’ancien hôte des Charmettes. Nul doute que la précoce impression produite par les beautés de son pays natal n’ait contribué à donner de bonne heure à Lanfrey ce goût si vif pour la nature dont le culte a justement pris naissance, au siècle dernier, par la contemplation de ces scènes magnifiques et charmantes qui sont restées toujours les mêmes. Le souvenir en est demeuré toute sa vie profondément gravé dans sa mémoire. Il n’est pas besoin de connaître les environs de Chambéry pour deviner que, dans les Lettres d’Éverard, datées de Rochebrune, Lanfrey a songé à l’habitation de son enfance, quand il place le château de son héros imaginaire « sur un site âpre et sauvage faisant face aux aspects les plus doux et les plus harmonieux, d’où la vue s’étend, à droite et à gauche, sur une vallée d’une suavité arcadienne, qui a toutes les sinuosités et les caprices d’un fleuve, et le matin, silencieuse et immobile à travers les diaphanes vapeurs du soleil levant, ressemble à une vierge endormie dans ses voiles transparens. » A l’âge qu’il avait alors, avec son humeur plus active que rêveuse, Lanfrey se plaisait surtout à errer à l’aventure, dans la compagnie de son oncle, — un Savoyard ayant assez couru le monde pour en avoir rapporté des habitudes d’esprit assez frondeuses, — tantôt sur les sommets les plus élevés, tantôt au fond des gorges les plus abruptes de ces montagnes pour lesquelles il a toujours gardé tant d’amour. Il acquérait ainsi, en s’exposant avec entrain à toutes sortes d’accidens, non-seulement le sang-froid qui fut toujours remarquable chez lui devant le danger, mais, en dépit de sa mauvaise santé et de sa constitution nerveuse, cette qualité que les Anglais appellent fortitude, mot qui me semble bien rendre la façon dont il se comporta quand il s’enrôla, en 1870, parmi les mobilisés volontaires de la Savoie.

La forte et libre indépendance de cette existence tout alpestre et les conversations de son oncle n’étaient pas une préparation fort