Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 41.djvu/28

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qu’elle a été aussi bonne pour moi qu’elle pouvait l’être. Il y a eu bien des tristes heures, il y a eu même des mauvais jours et des momens de désespoir, mais à quoi bon vous dire cela, à vous, puisqu’en dépit des vents et des tempêtes, me voici sur le rivage, le front serein, le cœur plein d’espérances et le corps sans blessure ? Que d’autres auraient fait naufrage à ma place ! J’ai eu des rudes combats à soutenir, mais c’est use âme de forte trempe que j’ai reçue de vous, ma chère mère. Intellectuellement j’ai fait de grands progrès sans qu’il y paraisse aux yeux de personne. Moralement je suis pur comme le jour où je vous ai quitté. Savez-vous que je suis d’une rare continence pour un jeune homme de dix-huit ans qui a vécu à Paris ? .. Il faut absolument que je finisse cette année à Paris, et j’y resterai quand je devrais y engloutir la moitié de mes ressources pour l’année prochaine. Il faut savoir sacrifier le présent à l’avenir et l’avenir de demain à celui d’après-demain.

Les quatre ans qui suivront feront encore partie du temps des sacrifices, du temps des semailles, si je puis ainsi parler, puis après viendra le jour de la moisson ; si Dieu ne m’a pas maudit, il est impossible qu’il ne vienne pas. Pensez-vous donc qu’avec un travail de quatre années et ce que je sais déjà, je ne pourrais pas faire une œuvre solide et durable ? Quatre années, mais c’est une éternité quand on sait, quand on veut (oh ! quand on veut !) les bien employer. Que le bon Dieu me donne longue vie, longue force, et avant tout me conserve ma mère, je ne lui demande que cela ! oui, encore quatre années de sacrifice,.. je sens en moi un pressentiment, une voix qui me crie : « Aie confiance. » Mais à quoi cela nous mènera-t-il au bout du compte ? Si je réussis, — à avoir réussi ; si je ne réussis pas, à avoir espéré pendant quelques années, ce qui est inappréciable par le temps qui court où l’on ne sait plus ce que c’est que de vivre et d’espérer. Rien désormais dans l’ordre des choses temporelles n’a le pouvoir de m’étonner ou de me faire perdre la tête. Je m’attends à tout. Je serais roi demain que cela ne me surprendrait pas plus que si j’étais réduit à aller bêcher de mes mains notre humble clos de Sainte-Claire. Et cependant avec cela j’espère. Il va sans dire que je ne laisse pas trotter ma cervelle après toutes ces chimères qui ne sont plus de mode aujourd’hui, et qui auraient été tout au plus à leur place il y a soixante ans. Je me trouve assez modeste et assez désintéressé pour ne rien ambitionner des biens de la terre et surtout de ces gros biens-là. Cette modestie de goûts et ce calme que je conserve en présence de ma destinée, quelque douteuse et voilée qu’elle soit, je les dois à mes philosophiques contemplations et aux nombreuses épreuves que j’ai traversées… Il est temps que je sorte de cette vie factice et si pleine d’illusions pour entrer dans la vraie vie, dans la vie de la réalité. Je ne m’occupe en ce moment que de préparer mes examens de fin d’année. J’écarte toutes les occupations qui m’étaient si douces. Je ne fais pas un mot de