Page:Revue des Deux Mondes - 1880 - tome 41.djvu/38

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produira. Son sourire le plus ingénu, elle l’a étudié pendant des années devant une glace, ainsi que les poses de sa tête et les plis de sa robe. Il n’y a rien de sérieux en elle ; elle vivra pendant des siècles d’une vanité, d’un commérage, d’un nœud de ruban. Elle prolonge son enfance jusque dans l’âge mûr, jouant avec nos affections comme avec ses poupées. En un mot, elle est pleine de ces misères qui n’inspirent que la pitié ou le dégoût. Nous autres hommes, nous sommes plus rudes, plus grossiers, mais aussi plus nobles et plus grands que ces filles d’Eve. » A peine est-il arrivé à Turin que la note change complètement :


… Turin est une ville de luxe et de flânerie, très remarquable par la régularité de ses rues, que je crois unique, mais sans originalité aucune. Quant à la population, elle est moitié italienne et moitié française, ce qui forme un produit tant soit peu bâtard. Elle n’aura jamais de littérature parce qu’on y apprend trois langues : l’italien, le français et le piémontais, et qu’on n’en sait aucune. J’occupe ici depuis ce matin une chambrette chez de très aimables personnes. Le propriétaire est un médecin plein de bonhomie et d’affabilité ; il a une femme et une fille. La femme est une véritable Italienne, ce qui veut dire qu’elle est mille fois plus femme qu’une Française. Elle a pour moi des attentions toutes maternelles et m’a déjà dit plusieurs fois qu’elle voulait me servir de mère. Comme elle ne comprend pas un mot de français, c’est la fille qui nous sert d’interprète. L’interprète a dix-sept ans et elle est belle à rendre fou un homme moins philosophe que moi. Un matin, il m’est arrivé d’avoir une phrase à lui faire traduire ; la mère m’a conduit dans sa chambre, et une fois en sa présence, j’avais tout oublié : je regardais ses yeux [1]

Je suis toujours enchanté de mes hôtes… La madre m’apporte tous les matins un breuvage chaud dans mon lit. Il signor rnedico vient ensuite passer son inspection, et je passe assez souvent la soirée en famille. Ces gens sont la bonté même, La jeune fille, qui s’appelle Virginie (comme mon vis-à-vis de l’année dernière), a un type de beauté très rare et que tu aimes beaucoup. Il n’a rien du type italien qui a quelque chose de trop viril pour une femme. C’est une figure de lady, frêle, délicate et très pure, mais d’un blanc mat. Elle n’a pas ce teint rosé qui fait ressembler les Anglaises aux poupées, et les cheveux sont bruns ainsi que les yeux, au lieu d’être de ce blond britannique que tu connais. Le tout forme un assemblage dont je suis assez partisan. Ajoute à cela qu’elle parle italien comme une Romaine et le français comme une Parisienne. Note encore qu’elle est malinconica, mot qui veut dire mélancolique, mais sans impliquer les prétentions et les

  1. Turin, 1851.