Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 45.djvu/519

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à la maison, et qui nous faisait sangloter. Parfois, à cette heure même, lorsque ces vieux airs viennent bourdonner dans ma mémoire, je revois le grand salon avec les fenêtres découvrant la place Vendôme ; Louis et moi, immobiles, la bouche bée, accroupis sur le tapis, dévorant des yeux ma grand’mère assise dans une bergère dont lès bras sont terminés par des têtes de cygne en bronze doré ; elle ne chante pas seulement, elle joue, elle mime les chansons, et nous avons un frisson de terreur lorsque les dragons en furie veulent tuer la cavalerie.

Nos mères, reconnaissant qu’elles ne suffisaient pas à satisfaire notre curiosité, fatiguées de nos demandes incessantes, nous donnèrent des livres, — le Prince chéri, les Contes de Perrault, — en nous disant : « Puisque vous aimez les histoires, en voilà ; lisez-les ! » Nous ne nous le fîmes pas répéter, et, assis près l’un de l’autre, le volume entre nous deux, nous lisions la même page, obligés parfois de nous arrêter, car nous suffoquions d’émotion. Quel monde nouveau ! Nous nous y précipitâmes avec une ardeur extraordinaire et une foi inébranlable. C’était peine perdue d’essayer de nous prouver que ce n’étaient là que des fictions. Quoi ! ces vieilles femmes oscillant sur leur bâton et branlant la tête, qui se transforment en fées éblouissantes, ces génies qui consolent les princesses persécutées, ramènent les enfans égarés, punissent les méchans et récompensent les bons ; quoi ! ces créatures exquises et mystérieuses qui se mêlent invisiblement aux hommes pour les rendre heureux n’existeraient pas ! Cela était impossible, et c’était nous faire mal que vouloir détruire des illusions si précieuses. Notre conviction à cet égard était tellement profonde qu’elle développa chez nous le goût de la charité. Lorsque nous rencontrions une vieille mendiante, nous n’avions ni fin ni cesse que l’on ne nous eût donné de quoi lui faire l’aumône, car ce pouvait être une fée qui n’avait qu’à nous toucher de sa baguette pour nous douer de dons incomparables. Le sentiment n’avait rien d’abstrait, comme l’on voit, et l’égoïsme y avait sa bonne part ; mais la pauvre femme n’en recevait pas moins sa petite pièce, et cela seul avait quelque importance.

O lecteur ! si dans le fond de quelque bibliothèque vous découvrez l’Histoire du petit Savinien, envoyez-la-moi, que je puisse tenir encore dans mes mains, que je puisse relire ce récit qui nous a tant fait pleurer ! Qu’était-ce que le petit Savinien, je ne m’en souviens guère. Je sais seulement qu’il était perdu dans un bois et qu’il appelait sa mère qui, de son côté, l’appelait aussi ; ils ne s’entendaient pas, se désespéraient, et nous nous désespérions comme eux. Nous nous mettions dans un tel état qu’on jugea à propos de