Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 45.djvu/919

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plus, sur un point qu’on ne peut pas même soupçonner. Rarement un peintre a plus intrépidement compté sur l’effet produit par ce qui n’est point représenté. On voit donc par le succès qu’ont obtenu ces sortes de peintures que la foule, chez nous, aime et comprend ce qui est sous-entendu et n’est pas plus insensible que les Grecs, du moins dans la mesure de son éducation esthétique. Sans doute, un tableau ne doit pas ressembler à un rébus, il ne doit pas être composé comme une phrase artificieuse de Marivaux ou de Fontenelle, mais du moins faut-il qu’il fasse entendre quelque chose au-dessus ou à côté de l’image et qu’il ne surprenne pas seulement les yeux par l’imitation d’une réalité connue, car les yeux sont vite rassasiés et n’ont que de courts plaisirs.

Si les arts plastiques, qui vivent de formes et de couleurs et qui ont le droit et le devoir d’occuper les yeux, sont pourtant obligés de solliciter l’esprit, à plus forte raison cette nécessité s’impose à la littérature, qui ne s’adresse qu’à l’esprit. C’est là qu’il s’agit de ne pas tout dire, de laisser beaucoup à faire à l’imagination du lecteur. La simple photographie littéraire, les interminables descriptions des choses matérielles qui n’apprennent rien, parce que ces choses nous sont familières, la peinture des passions qu’on ramène à leur expression physique, qui, dès lors, se font comprendre du premier coup et où il n’y a rien à pénétrer, ajoutons la violence uniforme d’un style sans nuance qui ne nous laisse démêler aucune délicatesse, tout cela est aussi contraire à l’art qu’à nos plaisirs. L’art même le plus simple et le plus élémentaire demande des finesses, des détours dont la plupart, si on y regarde de près, reviennent à faire entendre ce qu’on ne dit pas. Ces artifices n’ont pas été inventés dans les écoles, comme on pourrait le croire, ils sont naturels, et, dans tous les temps, les hommes s’en sont servis et s’en servent encore ailleurs que dans les livres. Même les écrivains qui n’aiment point les artifices ne peuvent pas ne point en faire usage, parce que ce sont les procédés courans de l’esprit sans lesquels on ne pourrait ni écrire ni parler. Dans tous les pays, barbares ou civilisés, dans le peuple comme parmi les lettrés, sur le carreau des halles aussi bien que dans les académies, dans les plus familiers entretiens non moins que dans la plus haute éloquence, en prose, en vers, les hommes semblent s’être mis d’accord, par une sorte de consentement universel et tacite, pour ne pas exprimer uniment et platement leurs pensées et leurs sentimens, comme s’ils savaient tous que les plaisirs de l’esprit tiennent à un détour et à un sous-entendu. Qu’est-ce qu’une métaphore, sinon l’image d’un objet qui fait penser à un autre ? Qu’est-ce qu’une fable, un apologue, une allégorie, si ce n’est une manière