Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/140

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en déplorant ce qu’il appelait ses erreurs, se montrait bienveillant à son égard, et n’oubliait pas que l’auteur de Notre-Dame de Paris avait fait acte d’archéologue intelligent en démontrant la beauté des églises gothiques et en demandant qu’elles fussent restaurées dans le style même de leur construction. Aussi on ne prêcha pas contre lui comme plus tard on devait prêcher contre Ernest Renan et contre Gustave Flaubert ; mais l’université, à laquelle appartenaient tous nos maîtres, s’était soulevée contre lui ; elle le montrait au doigt en disant : C’en est fait des lettres françaises si cet homme parvient à s’imposer. On ne se gênait guère pour le traiter de barbare et l’on citait avec complaisance le mot d’Hippolyte Rolle, critique dramatique au National, qui s’était écrié : « Non, monsieur Hugo, vous n’êtes pas un vrai poète ; vous n’êtes qu’un poète de la décadence, comme Silius Italicus. » La bataille entre les classiques et les romantiques a fait du bruit jadis et a duré longtemps. La victoire, si disputée qu’elle fût, n’est plus douteuse, et Victor Hugo, à son tour, est devenu classique, c’est-à-dire hors de contestation. La mêlée fut violente et on y apportait une passion extraordinaire. Un jour, par suite de je ne sais plus quel incident, les leçons de la classe prirent fin plus tôt que de coutume, et une causerie s’établit entre nous et notre professeur de troisième, petit homme à figure longue, à cheveux jaunes et de caractère très doux qui s’appelait Taranne ; il avait fait une sorte de parallèle entre Horace et Béranger, parallèle qui m’a bien étonné depuis, lorsque j’ai été en état de le faire moi-même. On avait parlé de différens poètes sur lesquels le professeur avait donné son opinion avec la modération qui était dans ses habitudes, lorsqu’un de nos camarades lui dit : « Et Victor Hugo ? » — Ce petit homme, ordinairement si plein de mansuétude, devint écarlate et, frappant sur sa chaire, il s’écria : « Ne me parlez pas de votre M. Hugo, c’est un malfaiteur ! » Il y eut un murmure dans toute la classe. Le professeur reprit : « Oui, un malfaiteur, je ne m’en dédis pas :

Oui de ta suite, ô roi, de ta suite, j’en suis !


C’est une honte pour notre nation de supporter des folies pareilles : que dis-je des folies ? des crimes. L’homme qui a commis ce vers mérite les galères, c’est une insulte à la probité littéraire de la France ! et ceci, ceci que j’oubliais, écoutez :

On frappe à l’escalier
Dérobé !