Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/171

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Le problème dont, avec une vaillance que l’âge n’a pas affaiblie, M. Gladstone a résolument entrepris la solution, est, on le voit, un des plus compliqués que les injustices du passé et les crimes de l’histoire aient pu poser devant un peuple moderne. Aux yeux des législateurs qui le proposent comme aux yeux des hommes qui en doivent profiter, le bill est avant tout une mesure de réparation historique. La première difficulté est, en prétendant rendre justice à un peuple spolié, de rester toujours équitable envers les droits acquis, consacrés par la loi. La seconde, c’est en redressant les légitimés griefs de la population rurale, de ne point lui inspirer de nouvelles et irréalisables revendications.

Le bill est par-dessus tout préoccupé de rétablir la paix sociale, et, s’il est voté par les deux chambres dans ses principales clauses, si l’exécution en est menée avec une prudente et impartiale fermeté, si, ce qui ne dépend pas des hommes, elle est accompagnée de deux ou trois années de bonne récolte, le bill pourra contribuer à la pacification de l’Ile et faire disparaître peu à peu les crimes agraires qui, avec l’effroi de l’Irlande, font aujourd’hui la honte de l’Angleterre. Quant à croire que l’adoption du bill puisse ramener en quelques années l’aisance dans les campagnes de l’île, et concilier à la Grande-Bretagne l’affection de ses voisins, ce sont là des espérances que les promoteurs mêmes de la loi n’osent guère entretenir.

On s’est plu, à l’est du canal de Saint-George, à attribuer l’opposition de M. Parnell et d’une partie des homerulers au land-bill à la crainte qu’une telle mesure ne privât les agitateurs de leurs moyens d’action. « Nous autres, landleaguers, aurait dit à l’un des ministres un ami de M. Parnell, nous ne serons plus après votre bill qu’une rangée de bouteilles vides. » Or, remarquait M. Forster en citant ce propos [1], les hommes n’aiment point à passer à l’état de bouteilles vides. Malheureusement pour les relations de l’Irlande et de l’Angleterre, M. Parnell et les homerulers n’en sont pas encore réduits à cette extrémité. Si, comme politiciens et agitateurs, nombre de députés irlandais sont naturellement portés à tenir la question rurale ouverte, si, pour ménager leur popularité, ils déclarent hautement les propositions du gouvernement insuffisantes, ils n’ont point à craindre de se voir prochainement abandonnés du peuple. Certaines clauses du bill peuvent, dans l’avenir, leur fournir une base d’opérations pour une nouvelle landleague, et, en dehors de la question agraire, l’Irlande a, dans le domaine

  1. Discours à ses électeurs de Bradford en mai dernier.