Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/216

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Guelfes demeurerait unie à ses sujets « jusqu’à la consommation des siècles. » Cependant la main mystérieuse qui révéla son secret à Daniel avait déjà écrit sur les murailles de son palais l’irrévocable arrêt des destinées. Quelques mois plus tard, la guerre éclatait ; il refusa, à quelques jours d’intervalle, de signer avec l’Autriche un traité d’alliance, avec la Prusse un traité de neutralité. Bientôt la Prusse étonnait le monde par la rapidité de ses succès, l’Allemagne était sa proie, et le roi George, sentant sa couronne vaciller sur son front, en était réduit à se recommander à la générosité du vainqueur de Sadowa, qui lui renvoya sa lettre sans l’avoir lue, et à solliciter les bons offices de l’empereur de Russie, qui répondit en pleurant qu’il ne pouvait rien pour lui. On pleure toujours en pareil cas.

Quelqu’un a dit qu’il faut sauver les rois malgré eux. Il ne s’est trouvé personne pour sauver malgré lui le roi George, pour arracher ce souverain très respectable à sa trompeuse sécurité, pour lui représenter qu’il ne suffit pas de recommander sa cause à la justice céleste et d’implorer le secours d’un Dieu en trois personnes, qu’il faut encore être habile, circonspect et avisé, que les résistances aveugles mènent aux catastrophes, qu’un petit prince dont le royaume est l’objet d’âpres convoitises amasse des charbons sur sa tête quand il se fait un point d’honneur de ne rien accorder ni à son siècle, ni aux idées libérales, ni à la Prusse, ni à l’Autriche, ni aux intérêts, ni à la force, ni à la raison. Les concessions opportunes sont la moitié de la politique, et l’esprit de conservation ne sert de rien quand on n’y joint pas l’esprit de sacrifice. Dans sa jeunesse, lorsqu’il n’était encore que le prince George de Cumberland, il avait reçu un placet dont la suscription était ainsi conçue : An den Prinzen Sorge von Kummerland, — ce qui voulait dire : Au prince Souci du pays des Misères. Les fautes d’orthographe sont quelquefois fatidiques. George V devait passer les dernières années de sa vie dans le pays des misères ; mais ses désastres n’abaissèrent pas sa fierté ; il refusa de sauver sa fortune en transigeant avec la victoire ; il maintint héroïquement son droit, et l’Europe admira la noblesse hautaine de ses protestations.

Jusqu’au bout il conserva son caractère et l’étiquette de la grandeur, et jusqu’au bout, fidèle à ses préjugés comme à ses vertus, il s’obstina dans les petites choses comme dans les grandes. Le 12 juin 1866, la princesse Marié de Cambridge avait épousé le duc de Teck. Comme chef de la maison guelfe de Brunswick-Lunebourg, le roi George avait été sollicité de donner son consentement à ce mariage, que la reine d’Angleterre approuvait. Il s’y refusa ; il tenait cette union pour morganatique et n’en voulut pas démordre, le duc de Teck, auquel d’ailleurs il voulait du bien, n’étant pas selon lui d’assez haute naissance. Quand il se fut réfugié à Vienne après la perte de son royaume, les jeunes