Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/217

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mariés vinrent l’y trouver, se flattant que le malheur le rendrait plus flexible ; ils furent bientôt détrompés. Il leur fit le meilleur accueil, mais il persistait à appeler la princesse Marie son altesse royale la princesse de Cambridge et à traiter le duc de Teck comme un simple duc. C’est bien de lui qu’on pouvait dire « qu’il était un homme de cou raide et dur d’entendement. » Quelque objection qu’on pût lui faire, il répondait : « En ma triple qualité de chrétien, de monarque et de guelfe, voilà mon avis, et je n’en changerai pas. » Cependant, si fervente que fût sa piété, le chagrin le rongeait. Il avait pris courageusement son parti de sa cécité, ses yeux avaient fait amitié avec les ténèbres, son âme ne put s’accoutumer à la pensée qu’il n’était plus roi. Ce sont là pourtant des accidens assez ordinaires. En 1862, le roi Louis de Bavière, qui avait abdiqué depuis quatorze ans, eut le chagrin de voir revenir de Grèce le roi Othon, son second fils, que ses sujets avaient chassé. Peu de jours après, il eut à dîner toute sa famille, à laquelle s’était joint le prince Wasa, qui se trouvait de passage à Munich. En se mettant à table : « J’ai réuni aujourd’hui, dit-il avec un sourire sardonique, une société fort bizarre, un roi régnant, un roi qui a abdiqué, un roi qui a été chassé et un roi qui ne régnera jamais. » Un siècle auparavant, Candide avait eu l’honneur de souper avec six souverains détrônés, qui étaient venus passer le carnaval à Venise ; l’un d’eux n’avait pas de linge ; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille sequins.

Quand la révolution dépouille les rois, elle fait son métier, et ses cruautés ne lui causent jamais de remords. Il en va autrement d’un roi légitime qui en détrône un autre, et si George V avait été moins religieux et plus vindicatif, il aurait pu se consoler de son exil en songeant que le vainqueur qui l’avait dépossédé au mépris du droit divin avait compromis fatalement le prestige de sa couronne. On ne peut trop le redire, il n’y a pas de grandes et de petites couronnes, elles se valent toutes ; petites ou grandes, l’or en est au même titre. Celui qui veut garder la sienne doit y regarder à deux fois avant de toucher à celle des autres. Les peuples font leurs réflexions, tôt ou tard les principes outragés en appellent, tôt ou tard les ombres se vengent. Le dernier roi de Hanovre a pu se dire aussi qu’avec lui disparaissait une espèce devenue rare ; il a été le dernier des conservateurs, le seul tout à fait conséquent, le seul qui, esclave de sa conscience, respectât les droits d’autrui autant que les siens. De Saint-Pétersbourg à Berlin et de Berlin à Londres, vous aurez beau chercher, vous n’en trouverez plus.


G. VALBERT.