Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/311

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dû cesser d’être les maîtres, si l’injustice de l’histoire ne condamnait pas les peuples qui ont accompli des œuvres universelles à périr victimes de leur initiative et de leur dévoûment.

Le mur des Juifs est formé de pierres à refend de deux à trois mètres de longueur parfaitement travaillées ; à mesure que les assises s’élèvent au-dessus du sol, la dimension des blocs diminue, chaque assise étant en retrait de quelques millimètres sur l’assise inférieure ; les joints de cette construction cyclopéenne sont usés par les mains et par les lèvres des Israélites ; un couloir de quatre à cinq mètres de large, fermé du côté opposé par le mehkmeh (tribunal) et des maisons particulières, s’étend devant le mur. C’est là qu’on peut rencontrer chaque jour quelques groupes isolés gémissant sur les ruines du royaume de Dieu. Je me rappelle y avoir aperçu, un jour, un vieux Juif aveugle, dont les mains tremblantes effleuraient faiblement les pierres de Salomon ; à côté de lui se trouvait un jeune garçon d’une dizaine années ; le vieillard racontait à son compagnon la destruction du peuple, et au souvenir de cette sanglante tragédie dont tant de siècles n’avaient pas affaibli pour eux la cruelle émotion, ils pleuraient tous deux à chaudes larmes, comme s’il se fût agi d’un malheur dont ils auraient directement ressenti l’atteinte. Le vieillard, privé de la vue, ne pouvait me remarquer ; l’enfant avait trop de pleurs dans les yeux pour distinguer quelqu’un ou quelque chose ; ils se croyaient seuls, ils étaient donc parfaitement sincères dans leur douleur. Tous les vendredis de l’année, excepté celui qui fait partie de la fête des Tabernacles, une foule nombreuse se rend dans ce lieu de désolation. Quand on parcourt le quartier juif, on y rencontre un grand nombre de vieux rabbins, de jeunes gens, de femmes, tous endimanchés, tous vêtus de robes aux couleurs brillantes, tous munis d’un gros Pentateuque qu’ils portent sous le bras ; ils vont tous dans la même direction, il suffit de les suivre pour arriver au rendez-vous général. Là le tableau est à la fois des plus pittoresques et des plus émouvans. Le couloir situé près du mur est trop étroit pour contenir la masse des pleureurs qui débordent de tous côtés ; rangés les uns derrière les autres en face du mur sacré, ils bourdonnent une sorte de lamentation monotone en se dandinant en arrière et en avant selon la méthode des Orientaux. Cet immense groupe multicolore et mouvant d’où s’échappe une mélodie triste produit un effet étrange. Les personnes les plus rapprochées du mur y collent quelquefois leurs visages avec des attitudes désespérées, les autres se pressent pour essayer d’en faire autant. Il n’y a néanmoins aucun désordre, car l’émotion est trop réelle pour se manifester par des querelles ou des conflits. Les hommes sont beaucoup plus nombreux que les