Page:Revue des Deux Mondes - 1881 - tome 46.djvu/36

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vous ne sentez ni les muscles, ni le tempérament ; tout est vague, subtil, alambiqué, ondoyant et flottant au caprice de l’imagination éthérée d’un écrivain qui ne se prononce jamais et vous insinue ses jugemens plutôt qu’il ne les exprime. Cependant, voyez l’inconséquence : ce roman de Cinq-Mars, si fragmentaire et au demeurant si peu de chose, obtint dès le premier jour une vogue qui depuis ne s’est pas démentie. Des divers livres d’Alfred de Vigny, c’est encore aujourd’hui celui qui se vend le mieux. Un style élégant et discret, une action sentimentale et ne bravant jamais l’honnêteté, en faut-il davantage ? Spéculez sur le Ne quid nimis d’Horace, et vous gagnerez à coup sûr. Chez nous, Cinq-Mars est devenu un livre classique ; à l’étranger, c’est un livre de classe. On y apprend à la fois la langue française et notre histoire. — Vous me direz que c’est se contenter de peu ; mais, que voulez-vous ! les young ladies d’Angleterre et d’Amérique en raffolent.

Parmi toutes les âmes élégiaques du romantisme, il n’y en eut pas de plus sensible que Vigny ; trop tard venu pour inventer le werthérisme, il découvrit le chattertonisme, affection du cerveau particulière aux jeunes poètes du moment. Ce manuel de pathologie spéciale a nom Stello, ou les Consultations du docteur noir, Qu’on se figure un triptyque dont chaque panneau représenterait un sujet différent : Chatterton, Gilbert, André Chénier, juxtaposés à souhait pour les considérations et conclusions philosophiques de l’auteur, qui, tout en racontant, analyse et commente à la manière du chœur antique. Aux yeux d’Alfred de Vigny, témoin très véridique et représentant inspiré de cette période de la restauration, la poésie est un don fatal, une sorte de maladie physique et morale devant forcément amener la ruine du sujet. A cette prédestination démoniaque nul n’échappe ; et quand vous l’avez en vous, quand elle se dénonce par la surexcitation du système nerveux et la secrète amertume du cœur, loin de chercher à la combattre, il faut vous y livrer, car il n’y a contre l’idéal d’autre ressource que l’idéal, et c’est en déclarant la guerre à l’état social quel qu’il soit, que l’artiste, partout et toujours victime par la politique, arrive à remplir sa mission solitaire, Cette thèse, qui fut son idée fixe, Alfred de Vigny a beau mettre tout son génie à la développer, les exemples mêmes qu’il choisit plaident contre lui. Car si grande que soit l’infortune d’André Chénier, ce n’est pas comme poète qu’il est monté sur l’échafaud, c’est comme ennemi du jacobinisme et pour avoir pris une part active à la politique ; son cas, de même que celui de Chatterton, ne prouve rien. Ici encore, — qu’il s’agisse du roman ou du drame, — nous nous retrouvons en présence d’une exception : un poète de dix-neuf ans qui s’impose une tâche ingrate et se tue parce que le publie n’y prend garde ; on ne saurait voir là